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Décryptage : journée noire pour la défense européenne, entre fragmentation industrielle et tensions avec Londres

  • Photo du rédacteur: cirmafrance
    cirmafrance
  • 29 nov. 2025
  • 3 min de lecture

Le blocage entre le Royaume-Uni et l’Union européenne autour du programme SAFE intervient à un moment particulièrement sensible pour la défense européenne. Alors que Bruxelles tente d’accélérer son réarmement et de structurer une base industrielle commune, cette rupture avec Londres révèle les fragilités d’une Europe qui cherche encore son modèle stratégique. C’est une journée noire non seulement parce que SAFE perd un partenaire industriel majeur, mais aussi parce que cet épisode expose la difficulté récurrente de l’UE à construire une véritable souveraineté de défense.



Londres et Bruxelles n’ont pas réussi à s’accorder sur la participation de l’industrie britannique au programme SAFE, pourtant envisagé depuis cet été. Ce mécanisme de prêts de 150 milliards d’euros vise à financer des achats conjoints d’équipements militaires entre États membres, avec une priorité donnée aux industriels du continent. Voilà pourquoi certaines règles sont strictes : les projets doivent être majoritairement réalisés par l’industrie européenne et la part de fournisseurs extérieurs est plafonnée à 35 %. Une concurrence directe à l'OTAN et aux industries extérieures.


Le Royaume-Uni exigeait que ses entreprises soient assimilées à des fournisseurs européens, ce que l’UE a refusé. Bruxelles considère que SAFE doit avant tout renforcer les capacités intérieures et consolider une industrie de défense autonome. Londres, de son côté, refuse de participer dans des conditions qu’il juge discriminatoires et percevait l’accès limité à SAFE comme un risque de marginalisation de ses industriels dans un marché où il jouait autrefois un rôle moteur. Résultat : le Royaume-Uni s’éloigne, et l’UE avance sans lui. L'équation du Brexit est encore loin d'être réglée... mais surtout, il faut savoir qui domine et qui dirige l'industrie de défense européenne... entre d'autres termes, l'Amérique a-t-elle un concurrent sérieux au poste d'Hegemon bienveillant ?


Pour aller plus loin...


Ce bras de fer survient au moment où la Commission européenne déploie une stratégie bien plus large, surtout depuis l'invasion de l'Ukraine. L'Europe a de nouveau le sentiment d'être menacée. C'est pourquoi, SAFE n’est qu’un volet d’un dispositif massif lancé en mars 2025 : le plan ReArm Europe, annoncé par Ursula von der Leyen et potentiellement doté de 800 milliards d’euros. Ce plan vise à moderniser les armées européennes tout en renforçant la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE). Il s’appuie sur plusieurs leviers : une dérogation au pacte de stabilité permettant d’augmenter les dépenses militaires sans sanction budgétaire, une facilité de prêt européenne autour de 150 milliards d’euros destinée à harmoniser les acquisitions et à réduire les coûts, et la mobilisation accrue des fonds structurels européens et des capitaux privés pour les investissements militaires. ReArm Europe cherche à structurer un écosystème complet, dans lequel l'interopérabilité, la production européenne et la capacité à réagir rapidement deviennent des impératifs.


Au cœur de cette transformation se trouve la BITDE, un ensemble industriel stratégique que la Commission veut consolider. Après des décennies de fragmentation, de doublons, de dépendance envers les États-Unis et d’achats nationaux non coordonnés, la BITDE est aujourd’hui confrontée à des défis structurels majeurs. L’UE s’est fixé des objectifs ambitieux d’ici 2030 : porter de 18 % à 40 % la part des équipements achetés conjointement entre États membres, et réduire la dépendance extérieure en veillant à ce qu’au moins 50 % des dépenses de défense soient réalisées dans l’Union, contre seulement 20 % aujourd’hui. Ces chiffres illustrent l’ampleur du chantier : l’industrie européenne n’est pas seulement dispersée ; son existence même, en tant qu’ensemble cohérent, est régulièrement questionnée.

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