Le racisme dans le football Sud-américain : spécificité culturelle ou racisme banalisé ?
- Johan Fleury
- 27 juil.
- 6 min de lecture
Le 4 juillet 2026, la France dispute les huitièmes de finale de la Coupe du Monde 2026 contre le Paraguay. Après un match houleux, la France sort victorieuse (1-0) grâce à un pénalty de Kylian Mbappé à la 70ème minute. Ce match a été très physique avec beaucoup de tensions, à tel point qu'à la fin du match, le capitaine de l’équipe de France (Kylian Mbappé), refuse de serrer la main du gardien paraguayen. Un geste qui n’a pas plu à la sénatrice paraguayenne, Céleste Amarilla qui a défini le joueur français comme « un idiot qui n'a même pas appris à écrire, au lieu du lait maternel il tétait des noix de coco et la chose la plus instruite qu'il ait jamais entendue, ce sont des chimpanzés ». Des propos ignobles qui ont relancé la question de la place du racisme dans le football Sud-américain.

Si l’affaire Amarilla s’est conclue par des excuses du gouvernement Paraguayen envers la France ainsi que la condamnation des propos de la sénatrice. Les propos à caractère raciste ne font pas toujours l’objet de condamnation en Amérique du Sud. En juillet 2024, après la victoire de la Copa America par l’Argentine, les joueurs de l’Albiceleste dont Enzo Fernandez ont entonné des chants racistes et transphobes dont les paroles sont « Ils jouent pour la France mais viennent tous d’Angola. C’est bien, ils savent courir, ce sont des trans comme ce putain de Mbappé. Sa mère est nigériane, son père est camerounais, mais sur le passeport : français ». Le chant avait fait un grand bruit à l’époque et avait mis Fernandez dans une situation délicate par rapport à ses coéquipiers français de Chelsea. Un an et demi plus tard, le principal intéressé, a déclaré « C'était un moment d'euphorie où je ne voulais blesser personne. C'était simplement une chanson que nous chantons en Argentine, qui fait partie du folklore du football, comme on l'appelle ». Un « folklore » argentin qui est mal compris par les Européens, c’est également ce qu’affirme l’ancien international argentin, Javier Mascherano qui évoque un malentendu culturel, « Parfois il faut comprendre la culture de chaque pays et parfois, ce que nous nous percevons comme une plaisanterie peut être mal interprété ailleurs. ». Ainsi la question se pose : le racisme historique banalisé peut-il encore être justifié comme étant une « spécificité culturelle » propre à l'Amérique du Sud ?
Pour comprendre ce « folklore », il faut comprendre le contexte historique de la création de certains pays Sud-américains comme l’Uruguay et l’Argentine. Après l’indépendance de l’Argentine (1816) et celle de l’Uruguay (1828), les élites respectives de ces deux pays considèrent que le progrès passe par une européanisation de la population. Ce processus se réalise par l’immigration espagnole et italienne afin de peupler le territoire et développer l’activité économique. Au cours de ce processus, de nombreux discours opposent la « civilisation » européenne à la « barbarie » des peuples autochtones. Ce discours a été théorisé par le futur président argentin Domingo Faustino Sarmiento dans son ouvrage Facundo de 1845.
Entre 1878 et 1885, l’Argentine va se lancer dans la conquête du désert menée par le Général Julio Argentino Roca afin de prendre le contrôle de la Pampa et de la Patagonie, engendrant par la même occasion le massacre, le déplacement et l’emprisonnement de milliers d’autochtones (Mapuches, Tehuelches, Ranquels). Les terres conquises sont ensuite redistribuées à des grands propriétaires privés et contribuent à l’expansion agricole de l’Argentine. C’est à cette même période que le mythe de « l’Argentine blanche » se développe. À l’époque, Buenos Aires comptait une population d’origine africaine qui remonte à l’époque coloniale, selon les recensements de la fin du XVIIIe siècle, elle représentait près de 30% de la population de Buenos Aires et pouvait dépasser 50% dans certaines villes du nord-ouest du territoire. Aujourd’hui, beaucoup évoquent la disparition de cette communauté, en réalité cette population est davantage invisibilisée par le récit national plutôt que disparue. En 2022, selon le recensement national argentin, 302 936 personnes se déclarent afro-descendantes soit 0,7% de la population, un chiffre que plusieurs chercheurs estiment sous-évalué en raison de siècles d’invisibilisation et d’un récit national ayant longtemps présenté l’Argentine comme une nation exclusivement blanche. Ainsi, le métissage ancien et la faible transmission de cette mémoire familiale font que certains Argentins peuvent ignorer leurs origines afro-descendantes.
Concernant l’Uruguay, en 1831, le président Fructuoso Rivera organise une opération contre les Charrúas (peuple amérindien) engendrant le massacre de nombreux autochtones. Les survivants sont dispersés ou assimilés, cet épisode est connu sous le nom de massacre de Salsipuedes et marque un tournant entre l’État et les peuples autochtones. À partir de cet événement, les Charrúas seront progressivement effacés du récit national contribuant à la construction d’un récit national qui présente l’Uruguay comme une nation majoritairement européenne.
Ces politiques ont contribué à construire des sociétés où les hiérarchies raciales ont longtemps été banalisées. Cet héritage permet de comprendre pourquoi certains discours et comportements problématiques continuent d’être minimisés ou présentés comme relevant du folklore.
Plusieurs arguments sont avancés pour justifier la spécificité culturelle Sud-américaine. Dans certains pays d’Amérique du Sud, comme en Argentine, en Uruguay ou au Brésil, il est courant d’utiliser des surnoms faisant référence aux caractéristiques physiques ou à une origine réelle ou supposée. Ainsi, de nombreux termes sont utilisés pour décrire une personne, « negro » pour une personne noire, « chino » pour une personne aux traits asiatiques, « flaco » pour une personne jugée maigre et « gordo » pour une personne jugée grosse. Ces surnoms sont généralement utilisés entre proches dans un contexte amical sans volonté insultante. En revanche, on peut légitimement se poser la question de la volonté derrière l’emploi de ces mêmes surnoms dans un contexte sportif lorsqu’ils sont prononcés à l’encontre d’un adversaire non-intime. Beaucoup de joueurs jouent sur cette nuance pour minimiser la provocation ainsi que l’humiliation de l’adversaire sur le terrain.
Les Sud-américains ont une importante culture du chambrage dans le football avec les chants de supporters « cánticos » qui comportent souvent des insultes envers l'adversaire, des attaques sur les origines nationales, des références à la couleur de peau, des stéréotypes homophobes et sexistes, ainsi que des attaques contre les familles. C'est une culture de provocation dans les tribunes.
Mascherano évoque principalement l’écart culturel entre les Européens et les Sud-américains. Plusieurs contre-arguments peuvent se détacher. Le fait qu'une pratique soit populaire, ancienne et tolérée ne la rend pas moralement acceptable. Par exemple, la télévision française entre les années 1950 et 1970 diffusait des blackfaces, caricatures coloniales et un humour reposant fortement sur des clichés raciaux. A l'époque, il s'agissait de pratiques populaires, et aujourd’hui, ces pratiques sont ouvertement reconnues comme racistes. L'ancienneté d'une pratique n'empêche pas qu'elle soit discriminatoire.
Il n'y a pas uniquement les Européens qui se plaignent de racisme mais également les Sud-américains, eux-mêmes. C'est le cas du joueur brésilien Vinícius Júnior qui subit depuis plusieurs années des insultes racistes, des cris de singes. En 2024, il déclare « Le racisme est normal en Liga », provoquant une polémique. Mais au-delà de la ligue espagnole, c'est le football qui est sujet au racisme. Le 17 février 2026, lors du match entre le Benfica et le Real Madrid, le joueur brésilien subit des insultes de la part du joueur argentin Gianluca Prestianni qui l'aurait insulté de « singe » en cachant sa bouche. Finalement, le joueur argentin écopera d'une suspension de six matchs pour injures homophobes, l’UEFA ne retiendra pas l’accusation d’insulte raciste formulée par Vinicius contre lui. Cet événement sera d'ailleurs à l'origine d'une nouvelle règle interdisant aux joueurs de cacher leurs bouches au moment d'altercation afin de limiter les injures racistes. Cette règle a été appliquée lors de la Coupe du Monde où le joueur Paraguayen, Miguel Almiron, sera le premier à recevoir un carton rouge pour avoir violé cette règle lors de son match contre la Turquie. Cependant Vinícius n'est pas le seul joueur Sud-américain à s'être plaint du racisme. On peut citer Tinga, joueur brésilien victime d’insultes racistes de la part de supporters péruvien en 2014 ou encore Aranha, un gardien brésilien ayant subi des cris de singe au Brésil.
Au-delà des joueurs, plusieurs associations Sud-américaines luttent contre le racisme. Il existe notamment des associations brésiliennes comme l’Observatório da Discriminação Racial no Futebol ou Coalizão Negra por Direitos qui dénoncent la banalisation du racisme dans les stades ainsi que l'inaction de certaines fédérations et le manque de sanction.
Le contexte historique permet d'expliquer certaines pratiques, et le contexte culturel permet de comprendre pourquoi ces pratiques sont banalisées. Cependant, cela ne les rend pas moralement acceptables pour autant, ces comportements font l'objet de nombreuses dénonciations qui viennent bien souvent d'autres Sud-américains et qui montrent qu'il ne s'agit pas seulement d'une mésentente entre Européens et Sud-américains, mais bien d'un problème plus profond et ancré dans les sociétés d’Amérique du Sud. Si cet article s’est surtout concentré sur le racisme dans le continent Sud-américain, il faut noter qu’il est loin d’être une exception à ce continent, le racisme dans le football se retrouve dans bien d’autres régions, notamment en Europe où certains groupes d’ultras revendiquent ouvertement des idéologies néonazis, xénophobes ou d’extrême droite.
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