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Les Quatre grands : de Munich (1933) à l'Union Européenne

  • Photo du rédacteur: cirmafrance
    cirmafrance
  • 28 nov. 2025
  • 6 min de lecture

Les « Quatre Grands » désignent le groupe informel composé de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et du Royaume-Uni. Ces États constituent les principales puissances d’Europe occidentale, puisque la France et le Royaume-Uni disposent de l’arme nucléaire et siègent en tant que membres permanents au Conseil de sécurité des Nations Unies.. Sur le plan économique, chacun des quatre pays est membre du G7 et du G20 et ensemble, ils représentent environ 47 % de la population de l’Union européenne et ont contribué à hauteur de près de 64 % au budget communautaire sur la période 2014–2020.



I. Genèse et évolutions historiques du forum

L’idée d’un pacte quadripartite associant les principales puissances d’Europe occidentale remonte à l’entre-deux-guerres. Le « pacte à quatre », présenté le 7 juin 1933 par Benito Mussolini, visait à établir une entente diplomatique entre l’Italie, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne nazie. Conçu dans un contexte de fortes tensions en Europe, ce projet répondait à la volonté de Mussolini de freiner les ambitions expansionnistes d’Adolf Hitler, d’obtenir un appui tacite de la Hongrie et de rassurer les démocraties occidentales. Bien que signé à Rome le 15 juillet 1933 par les ambassadeurs des quatre pays, le pacte ne fut jamais ratifié par la France et ne produisit donc aucun effet juridique. Il n’en constitue pas moins une première tentative de structuration politique d’un « directoire européen », prémisse historique des futurs formats quadripartites tels que l’E4.



Le concept de « Quatre Grands » européens réapparaît ensuite dans l’immédiat après-guerre. À partir de 1945, la France, le Royaume-Uni, l’Italie et la République fédérale d’Allemagne, retrouvent une centralité dans les conférences internationales. Ce quadripôle s’est progressivement imposé comme un noyau dur des grandes puissances de l’Europe occidentale. Dans le cadre de la construction européenne, ces quatre économies sont restées les acteurs les plus influents de la Communauté, souvent considérés comme un bloc de fait.


Ce format informel – parfois désigné par les sigles G4 ou E4 – a été évoqué dans diverses circonstances politiques. En 2008, par exemple, le président Nicolas Sarkozy réunit les chefs d’État de ces quatre puissances économiques européennes, en marge des institutions de l’Union, afin de coordonner les réponses à la crise financière.


Parallèlement, chaque paire ou trio de ces pays a développé ses propres relations bilatérales ou trilatérales, structurantes pour l’architecture euro-atlantique. Le partenariat franco-allemand, institué par le traité de l’Élysée en 1963, a symbolisé la réconciliation d’après-guerre et posé les bases d’une coopération bilatérale soutenant l’intégration européenne La relation anglo-française, amorcée dès 1904 avec l’Entente cordiale, s’est renforcée au XXIᵉ siècle par des accords de défense majeurs, comme les traités de Lancaster House (2010). L’Italie, quant à elle, en tant que membre fondateur de la CEE (1957), s’est alignée sur les grandes orientations européennes tout en entretenant une diplomatie autonome dans certains domaines. Le Brexit, intervenu à la suite du référendum de 2016 et concrétisé en 2020, a modifié l’équilibre du groupe en retirant le Royaume-Uni de l’UE, tout en maintenant sa participation active dans les formats multilatéraux occidentaux, notamment au sein de l’OTAN et du G7. Depuis lors, le G4 apparaît comme un format hybride associant États membres et non-membres de l’Union.


Dans les années 2000 à 2020, le format E4 s’est affirmé comme un outil de concertation diplomatique informelle. Face à la crise financière de 2008, le président Sarkozy a ainsi organisé une réunion des dirigeants des quatre grandes économies européennes en dehors du cadre institutionnel de l’Union (financialmirror.com). Plus récemment, l’Italie a été associée aux consultations diplomatiques déjà existantes entre la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni sur l’Iran. En 2018-2019, des réunions « UE/E4 » se sont tenues à Rome et Bruxelles sur des dossiers régionaux sensibles comme l’Iran et le Yémen, en présence des représentants des quatre pays et du Service européen pour l’action extérieure. Ainsi, le format E4 s’est consolidé au XXIᵉ siècle comme un cadre de dialogue diplomatique souple, mobilisé pour traiter des crises extérieures, souvent en complémentarité avec des formats plus institutionnalisés comme l’E3, le G7 ou les instances de la PESC.



II. Fonctionnement contemporain du E4 et ses usages internationaux

Le format E4 fonctionne sans base juridique formelle : il ne repose sur aucun traité ni cadre institutionnel permanent. Il s’agit d’un mécanisme informel de concertation entre la France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni, activé de manière ponctuelle sous la forme de réunions ou d’initiatives ad hoc impliquant chefs d’État, ministres des Affaires étrangères ou hauts fonctionnaires.


Ainsi, les Quatre grands ont affirmé cette ligne diplomatique commune, à plusieurs reprises, dans plusieurs situations de crise comme levier de coordination politique. Ainsi, entre 2018 et 2019, des consultations politiques dites « UE/E4 » ont été organisées à Rome et à Bruxelles sur la situation au Moyen-Orient, notamment sur la stabilité régionale au Yémen et la non-prolifération nucléaire. Ces réunions associaient les quatre pays à des représentants de l’Union européenne dans le but de formuler une réponse diplomatique concertée. Concernant le dossier iranien, bien que l’Italie n’ait pas été partie prenante à l’accord nucléaire de 2015, elle a progressivement été intégrée aux échanges menés par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni (E3), surtout à partir de 2020. En 2025, à la suite d’attaques israéliennes contre des installations nucléaires iraniennes, Paris, Londres et Berlin ont réaffirmé, dans un communiqué commun, leur volonté de poursuivre les négociations diplomatiques dans le format E3, soulignant leur attachement à une solution politique durable.



Sur le plan européen, le groupe E4 s’est également activé autour de la crise russo-ukrainienne. Même si aucune déclaration officielle n’a été émise sous l’étiquette explicite du E4, les interactions diplomatiques et militaires bilatérales et trilatérales entre les quatre capitales ont été nombreuses. En juillet 2025, lors du sommet franco-britannique, Paris et Londres ont convenu de créer un quartier général commun pour la coordination de l’assistance militaire européenne à l’Ukraine, en s’appuyant sur les cadres du traité de Lancaster House (2010) et de l’accord d’Aix-la-Chapelle (2019). D’autres configurations ont également émergé : la France et le Royaume-Uni ont mis en place une « coalition de volontaires » spécifique, tandis que l’Allemagne et l’Italie ont poursuivi leur engagement au sein de coalitions européennes élargies.


En revanche, le Moyen-Orient a donné lieu à une prise de position explicite sous la bannière E4. Le 27 novembre 2025, les ministres des Affaires étrangères des quatre pays ont publié une déclaration conjointe sur la situation en Cisjordanie. Ce texte, diffusé officiellement par les chancelleries, condamnait fermement l’escalade de la violence de la part des colons israéliens et appelait les autorités israéliennes à protéger les civils palestiniens. Il insistait par ailleurs sur l’absence d’alternative à une solution négociée fondée sur deux États. Ce positionnement commun illustre la capacité du format E4 à intervenir de manière unifiée sur des dossiers de haute sensibilité. Le groupe a également réagi à d’autres crises régionales (Syrie, Libye), parfois sous forme de déclarations à trois (France, Allemagne, Royaume-Uni) auxquelles l’Italie s’est jointe via les canaux de l’Union européenne.


III. Les Quatre soumis aux contraintes européennes : le retour de la guerre et le Brexit

Le format informel « E4 » est souvent présenté comme un canal de coordination politique plus souple et plus rapide que les processus officiels de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) de l’UE. En particulier, dans les crises récentes, les chefs et ministres des quatre pays se réunissent rapidement (via visioconférences ou sommets ad hoc) et peuvent émettre des déclarations conjointes avant l’adoption d’une position UE à 27.


De fait, les quatre États ont souvent aligné leurs prises de position sur les conflits récents. Pour la situation russo-ukrainienne, les quatre grands partagent globalement un même camp : ils soutiennent l’Ukraine face à l’agression russe, fournissant armes et aides. Chacun a contribué, à des degrés divers, aux livraisons militaires : le Royaume-Uni a livré des chars Challenger 2 et des missiles antiaériens, l’Allemagne a envoyé des chars Leopard et des batteries Patriot, la France fournit de l’artillerie Caesar et de l’aide logistique, l’Italie des munitions et de l’équipement. Tous plaident pour le maintien de l’assistance aux forces ukrainiennes. Puis, sur le conflit israélo-palestinien, les dirigeants ont fermement condamné les attaques du Hamas, du 7 octobre 2023, et exprimé leur soutien à Israël aux côtés des États-Unis et du Canada. Ils ont rappelé la nécessité de respecter le droit humanitaire international et ont contribué à la coordination des efforts humanitaires, notamment l’acheminement de l’aide et les démarches en faveur de la libération des otages. Parallèlement, face à la recrudescence des violences commises par des colons israéliens en Cisjordanie, les ministres des Affaires étrangères des quatre pays ont publié, le 27 novembre 2025, une déclaration conjointe condamnant fermement ces actes et appelant Israël à respecter ses obligations internationales, en particulier la protection des populations civiles palestiniennes.


Toutefois, le Brexit a transformé en profondeur la dynamique du format E4. Le Royaume-Uni, bien qu’ayant quitté l’Union européenne en 2020, demeure un acteur stratégique majeur pour ses partenaires continentaux, en particulier dans les domaines de la sécurité et de la défense. Cette position singulière crée une configuration hybride au sein du groupe : un État extra-UE continue d’entretenir des coopérations étroites avec trois États membres, ce qui confère au E4 une dimension géopolitique unique. Si l'on pense néanmoins, que le Brexit a participé à une prise de distance, une analyse publiée par la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 a accéléré un rapprochement structuré entre l’Union européenne et Londres. De nouveaux traités ont été conclus – notamment le traité d’amitié franco-britannique signé en 2024 et l’accord de coopération germano-britannique de 2025 – tandis que les sommets bilatéraux ont repris, comme le sommet franco-britannique de mars 2023. Ces initiatives traduisent une volonté partagée de restaurer un lien politique fort et de dépasser les frictions des années 2016-2020.



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