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Bougainville : un futur État stratégique pour la rivalité sino-américaine dans l’Indopacifique ?

Corentin Pépin
7 sept.
4 min de lecture

En 2027, l’archipel de Bougainville devrait devenir un nouvel État indépendant, le 194e du monde, en se détachant de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. À l’origine de cette indépendance, un processus long de plusieurs décennies a vu les Bougainvillais se battre pour la reconnaissance de leur identité. Bougainville, territoire doté de minerais, pourrait devenir un nouvel objet géopolitique de la lutte sino-américaine au sein de l’espace Indo-pacifique. 


Les électeurs se rendent au référendum sur l’indépendance de Bougainville en 2019 (Source : Courrier International)
Les électeurs se rendent au référendum sur l’indépendance de Bougainville en 2019 (Source : Courrier International)

Depuis sa découverte par un navigateur français au XVIIIe siècle, Bougainville n’a connu que la colonisation et la domination. L’archipel est d’abord colonisé par l’Allemagne au sein de la Nouvelle-Guinée allemande entre 1880 et 1914. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, l’Allemagne perd ses possessions dans le Pacifique, au profit de l’Australie. Sous pavillon australien, Bougainville est intégré au territoire de Papouasie-Nouvelle-Guinée en 1949. La Papouasie-Nouvelle-Guinée devient indépendante en 1975 et Bougainville en devient une province. Un statut qui va engendrer des tensions. 


La Papouasie-Nouvelle-Guinée n’est pas un État-nation, mais un territoire constitué de multiples identités. Le pays compte par exemple le plus grand nombre de langues vivantes au monde, 840 différentes. L’identité panbougainvillaise s’est développée au cours du XXe siècle, en réponse au colonialisme de plantation. Bougainville est le territoire le plus éloigné de l’île de Nouvelle-Guinée, la principale île constituant le pays, soit 900 km. L’archipel de Bougainville est d’ailleurs géographiquement et culturellement plus proche de l’archipel des Îles Salomon, puisqu’ils font partie du même archipel géologique. En amont de l’indépendance de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, Bougainville a eu une première tentative d’indépendance infructueuse en 1975, sous le nom de République des Salomon du Nord. 


La situation géographique de la région autonome de Bougainville et sa proximité avec les Îles Salomons.
La situation géographique de la région autonome de Bougainville et sa proximité avec les Îles Salomons.

Les principales velléités d’indépendance des Bougainvillais s'articulent autour de la question de l’exploitation de la mine de cuivre et d’or de Panguna. En effet, il s’agit d’un des plus grands gisements de cuivre et d’or du monde, exploité par une filiale du groupe minier australien Rio Tinto, entre 1972 et 1989. Jusqu’à 100 000 tonnes de minerais sont extraits par jour. La mine représentait 45% des exportations et 12% du PIB, faisant de Bougainville un territoire indispensable au développement économique de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Pourtant, l’exploitation minière a cristallisé les tensions jusqu’à la fin des années 1980 et le déclenchement de la guerre civile en 1988. Les critiques autour de la mine portaient sur son impact environnemental et l’absence de répartition équitable des revenus, dont la province et les propriétaires fonciers ne bénéficient presque pas. En 1988, les combats éclatent à la suite de la destruction de matériel minier et de la répression féroce qui s’en est suivie. La mine a cessé de fonctionner et une guerre d’indépendance a démarré, jusqu’en 1998, qui a provoqué 10 000 à 15 000 morts. En 2001, un accord de paix est signé pour mettre fin à la guerre civile. Les dispositions de l’accord octroient à la province de Bougainville une autonomie renforcée et l’organisation d’un référendum pour statuer sur le futur de l’archipel. Bougainville se dote d’une Constitution, d’un exécutif et d’un législatif propres, chargés de voter les lois bougainvillaises. Cette autonomie renforcée agit comme un prélude à l’indépendance. Le référendum a eu lieu en 2019. Plus de 98% des 176 000 votants se sont exprimés en faveur de l’indépendance de Bougainville. Malgré un processus lent, provoquant des tensions, Bougainville aspire à déclarer son indépendance le 1er septembre 2027. 


La mine de Panguna, exploitée de 1972 à 1989, aujourd’hui à l’abandon. 
La mine de Panguna, exploitée de 1972 à 1989, aujourd’hui à l’abandon. 

Une fois l’indépendance acquise, se posera la question de l’orientation géopolitique de l’État, dans la rivalité sino-américaine en Indo-Pacifique. Bougainville est convoité en raison des ressources que contient la mine de Panguna, estimées à 547 tonnes d’or et 5,3 millions de tonnes de cuivre, soit une valeur actuelle de 160 milliards de dollars. La mine devrait être rouverte afin de financer l'indépendance de l’État, malgré la division d’une population marquée par les traumatismes passés. Toutefois, les inquiétudes demeurent quant à l’impact environnemental de la réouverture de la mine, malgré les répercussions économiques indéniables. Bougainville a créé une raffinerie d’or locale, afin d’en capter la valeur ajoutée. Néanmoins, Bougainville ne dispose pas d’une raffinerie pour le cuivre et devra exporter du concentré de cuivre non raffiné. 


Géopolitiquement, Bougainville se trouve au milieu de la lutte d’influence entre la Chine et les États-Unis dans l’Indopacifique. La Chine est particulièrement active pour établir des liens avec la région autonome. L’objectif chinois est d’étendre son influence dans l’espace mélanésien, et la présence d’un nouvel État, riche en ressources, à la recherche de l’appui d’une puissance internationale pour financer son indépendance est une perspective intéressante pour Pékin. La Chine a déjà réalisé une poussée diplomatique et stratégique dans l’espace Indo-pacifique, avec la signature de l’accord-cadre de coopération en matière de sécurité en avril 2022 avec les Îles Salomon, qui lui a permis de prendre un point d’appui géostratégique dans la zone, historiquement proche des États-Unis et de l’Australie. La Chine pourrait essayer de poursuivre le mouvement avec Bougainville et créer un axe mélanésien favorable à ses intérêts. La Chine soutient le processus d’indépendance de Bougainville et propose d’investir dans ses infrastructures et dans la réouverture de la mine de Panguna. La Chine peut profiter de sa position dominante au niveau mondial dans le raffinage du cuivre pour valoriser son offre. 


Si la présence chinoise est à prévoir, il n’empêche que Bougainville a déjà été approché  par les États-Unis, un fervent soutien dans leur processus d’indépendance. En effet,  le président de la région autonome s’est même déplacé à Washington en 2023 pour nouer des contacts politiques, notamment avec des membres du Congrès. Le gouvernement bougainvillais a également proposé aux États-Unis de leur offrir l’accès à une base militaire sur leur territoire (déjà exploitée par les États-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale) contre les investissements nécessaires à la réouverture de la mine. Les États-Unis sont très demandeurs en minéraux, notamment les minéraux stratégiques dont le cuivre fait partie, nécessaires pour financer la transition énergétique, le développement technologique et militaire. Bougainville semble prioriser un rapprochement avec les États-Unis, en dépit des avances chinoises. Mais le gouvernement bougainvillais prévient : si les États-Unis ne leur tendent pas la main, Bougainville se tournera vers la Chine. Les États-Unis devraient trouver un intérêt à se rapprocher de l’archipel afin de contenir l’expansion chinoise dans l’Indo-pacifique et renforcer sa chaîne d’approvisionnement en cuivre. Bougainville pourrait donc faire l’objet d’une concurrence et se trouver au milieu de la lutte d’influence sino-américaine.




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