Décryptage : quelle stratégie polaire pour la France ? (2020–2030)
- cirmafrance
- 4 déc. 2025
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Le 5 avril 2022, la France s’est dotée d’une stratégie polaire à horizon 2030, intitulée « Équilibrer les extrêmes » et présentée par Olivier Poivre d’Arvor, ambassadeur chargé des pôles et des affaires maritimes. Cette feuille de route vise à replacer la France parmi les nations polaires en concurrence, en assumant une vision globale des deux pôles, Arctique et Antarctique, autour d’un triptyque : science, environnement, géopolitique. Pourtant, cette vision intervient alors que l’Union européenne a elle-même adopté en 2021 une nouvelle politique arctique plus affirmée, centrée sur la durabilité, le climat et la sécurité, et que les tensions s’aiguisent en Arctique comme en Antarctique... Avec ses partenaires et ses principaux concurrents (Etats-Unis - Russie), la France va-t-elle être une nation polaire pour la prochaine décennie ?

Vers 2030 : la France redéfinit ses priorités scientifiques et géopolitiques aux pôles
La stratégie « Équilibrer les extrêmes » part d’un constat clair : la France dispose d’atouts, à savoir, deux stations antarctiques majeures à Dumont-d’Urville et Concordia, dans les Terres australes et antarctiques françaises, mais aussi une flotte océanographique performante et une longue tradition de recherche polaire. Il manquait jusqu’ici d’un cadre d’engagements financiers pluriannuels permettant d’assurer la continuité et l’ambition de son action.
Le stratégie fixe, en effet, plusieurs objectifs chiffrés, en prévoyant notamment d’augmenter les effectifs scientifiques mobilisés par l’Institut polaire français Paul-Émile Victor, en passant de 320 à 500 chercheurs d’ici 2030, afin de renforcer les travaux sur le climat, les glaces, la biodiversité ou encore les dynamiques océaniques. La stratégie prévoit également de rééquilibrer les moyens entre les deux pôles : alors qu’environ 90 % des financements français étaient jusqu’ici dirigés vers l’Antarctique, elle annonce un triplement des ressources consacrées à l’Arctique. Cela passe notamment par la création d’une base scientifique au Groenland et par le soutien à de nouvelles infrastructures mobiles, comme les stations dérivantes dans l’océan Arctique central.
Sur le plan des équipements, la France s’engage à rénover en profondeur ses stations antarctiques. Dumont-d’Urville fera l’objet d’un vaste chantier évalué à près de 120 millions d’euros, dont la moitié avant 2030. La station Concordia, cogérée avec l’Italie, bénéficiera elle aussi d’un programme de modernisation estimé à une trentaine de millions d’euros. À ces investissements s’ajoute le projet de construire un nouveau navire océanographique apte à naviguer en zone polaire, le futur brise-glace « Michel-Rocard », inscrit dans un ensemble d’investissements d’environ un milliard d’euros annoncés après le One Planet Polar Summit de 2023.

Un contexte européen et géopolitique sous tension
La décennie 2020–2030 s'est déjà inscrite dans l'histoire, comme une période de bascule stratégique pour la France et l’Europe. Elle correspond à ce que les institutions européennes qualifient de « décennie décisive » pour le climat et la biodiversité, mais aussi à une politisation croissante des enjeux polaires. En 2021, l’Union européenne a durci sa politique arctique en développant l'idée d'une défense d’un Arctique pacifique, en complète opposition à l’ouverture de nouveaux projets d'exploitation d'énergies fossiles dans la région. Mais l'Union projette aussi un soutien à la création de zones marines protégées et prise en compte du caractère de plus en plus militaire et concurrentiel des hautes latitudes, face au renforcement de la présence russe et à l’affirmation progressive de la Chine comme acteur polaire.
Mais dans tout ceci, la stratégie française, dans cet environnement en mutation, doit trouver sa place et sa voix. Même si la France n’est pas un État arctique, elle revendique une identité de « nation polaire », fondée sur une présence scientifique ancienne au Svalbard, des liens renforcés avec le Groenland, son ancrage dans les Terres australes et antarctiques françaises, et un rôle actif dans les grandes instances de gouvernance polaire, notamment celles qui encadrent la protection de la faune, de la flore et des espaces marins antarctiques. La ligne diplomatique et géopolitique de la France est donc claire, à savoir, affirmer la France comme puissance d’équilibre dans les instances polaires. Puisqu'en Antarctique, Paris défend la sanctuarisation scientifique et environnementale du continent face aux tentations de remise en cause du Traité de 1959 et de son Protocole de Madrid. Dans l’océan Austral, elle pousse à la création de nouvelles aires marines protégées. En Arctique, elle cherche un positionnement subtil : non-arctique mais concernée, alignée sur l’UE et l’OTAN mais soucieuse de préserver des espaces de coopération scientifique, même minimale, avec les pays riverains.
Mais cette stratégie évolue dans un contexte qui s’est brutalement tendu. La guerre en Ukraine a interrompu une grande partie de la coopération scientifique avec la Russie, gelant de facto les travaux au sein du Conseil de l’Arctique, dont Moscou est un membre central. Parallèlement, les tensions militaires se sont accrues dans les hautes latitudes, transformant l’Arctique en un espace stratégique où se croisent enjeux de sécurité, de souveraineté et de contrôle maritime. L’actualisation en cours de la stratégie polaire française à horizon 2040 intègre désormais explicitement ces nouvelles réalités, avec une attention renforcée à la surveillance satellitaire, à la participation à des exercices militaires en zone arctique et à la sécurisation des routes polaires, notamment celles qui pourraient devenir navigables sous l’effet du réchauffement climatique.





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