Décryptage : Trump, l'Europe et l'OTAN, la stratégie d'ingérence américaine
- cirmafrance
- 5 déc. 2025
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L’administration Trump a diffusé, le 5 décembre, une nouvelle Stratégie de défense nationale contenant une formule brutale : si les tendances actuelles persistent, « l’Europe sera méconnaissable dans vingt ans ou moins », allant jusqu’à évoquer un possible « effacement civilisationnel ».
Cette publication intervient exactement au moment où la sous-secrétaire d’État à la diplomatie publique, Sarah Rogers, entame une tournée diplomatique à Londres, Paris, Rome et Milan pour promouvoir la liberté d’expression, la liberté numérique et réaffirmer l’excellence américaine. Autrement dit : un discours d’alerte, immédiatement accompagné d’un déploiement diplomatique intensif sur le sol européen, de l'ingérence à l'américaine.

Cette rhétorique américaine, volontairement anxiogène, répond à un double objectif. D’abord, replacer les États-Unis au centre de la relation transatlantique en se présentant comme le garant ultime de l’ordre occidental... La Destinée Manifeste n'est décidément jamais très loin... Ensuite et surtout, pousser les Européens à accélérer leurs investissements militaires, industriels et technologiques. La publication du document n’est pas isolée :Elle accompagne une stratégie américaine plus large visant à orienter les priorités européennes, dans un contexte où plusieurs pays connaissent une poussée électorale des droites radicales, tout en rappelant que Washington attend un effort réel de l’autre côté de l’Atlantique, tout en rappelant que l’Amérique attend un effort réel de l’autre côté de l’Atlantique.
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National Security Strategy of the United States of America / Novembre 2025
Section Europe - Traduction : Les responsables américains ont pris l’habitude d’analyser les problèmes européens en termes de dépenses militaires insuffisantes et de stagnation économique. Cela contient une part de vérité, mais les vrais problèmes de l’Europe sont plus profonds encore.
L’Europe continentale a perdu sa part dans le PIB mondial — passant de 25 % en 1990 à 14 % aujourd’hui — en partie à cause de réglementations nationales et transnationales qui affaiblissent la créativité et l’esprit d’initiative.
Mais ce déclin économique est éclipsé par une perspective encore plus grave : l’effacement civilisationnel. Les enjeux majeurs auxquels l’Europe est confrontée incluent l’action de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, des politiques migratoires qui transforment le continent et créent des tensions, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité, et la perte des identités nationales ainsi que de la confiance collective.
Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent sera méconnaissable d’ici vingt ans ou moins. Dès lors, il n’est pas du tout évident que certains pays européens disposeront encore d’économies et d’armées suffisamment fortes pour rester des alliés fiables. Beaucoup de ces pays s’obstinent aujourd’hui dans la même voie. Nous voulons que l’Europe demeure européenne, qu’elle retrouve la confiance dans sa civilisation, et qu’elle abandonne son obsession stérile pour la sur-réglementation.
Ce manque de confiance est particulièrement visible dans la relation qu’entretient l’Europe avec la Russie. Les alliés européens bénéficient d’un avantage significatif en termes de puissance matérielle sur la Russie, sur presque tous les plans hormis l’arme nucléaire. À la suite de la guerre menée par la Russie en Ukraine, les relations entre l’Europe et la Russie se sont profondément détériorées, et beaucoup d’Européens perçoivent désormais la Russie comme une menace existentielle. Gérer cette relation exigera un engagement diplomatique américain important, à la fois pour rétablir des conditions de stabilité stratégique sur l’ensemble du continent eurasiatique et pour réduire le risque d’un conflit direct entre la Russie et des États européens.
Il est dans l’intérêt fondamental des États-Unis de négocier une cessation rapide des hostilités en Ukraine, afin de stabiliser les économies européennes, d’éviter une escalade involontaire ou une extension du conflit, et de rétablir une stabilité stratégique avec la Russie, tout en permettant la reconstruction d’après-guerre de l’Ukraine pour assurer sa survie en tant qu’État viable.
La guerre en Ukraine a, paradoxalement, accru la dépendance extérieure de l’Europe, en particulier celle de l’Allemagne. Aujourd’hui, des entreprises chimiques allemandes construisent certains des plus grands complexes de transformation au monde en Chine, en utilisant du gaz russe qu’elles ne peuvent plus obtenir chez elles. L’administration Trump se retrouve en désaccord avec des responsables européens porteurs d’attentes irréalistes sur la conduite de la guerre, tout en étant à la tête de gouvernements minoritaires fragiles, dont beaucoup piétinent des principes élémentaires de démocratie pour étouffer l’opposition. Une large majorité d’Européens souhaite la paix, mais ce souhait ne se traduit pas en politique, en grande partie parce que ces gouvernements détournent les mécanismes démocratiques. C’est un enjeu stratégique pour les États-Unis, précisément parce que les pays européens ne peuvent pas se réformer s’ils sont enfermés dans une crise politique permanente.
Pourtant, l’Europe reste stratégiquement et culturellement indispensable aux États-Unis. Le commerce transatlantique demeure l’un des piliers de l’économie mondiale et de la prospérité américaine. Des secteurs européens comme l’industrie, la technologie ou l’énergie restent parmi les plus performants du monde. L’Europe abrite des centres de recherche scientifique de pointe et des institutions culturelles majeures. Nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre de tourner le dos à l’Europe — ce serait contraire aux objectifs mêmes de notre stratégie.
La diplomatie américaine doit continuer de défendre la véritable démocratie, la liberté d’expression et l’affirmation assumée du caractère propre et de l’histoire de chaque nation européenne. Les États-Unis encouragent leurs alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau d’esprit, et la montée de partis européens patriotiques constitue, à cet égard, un motif réel d’optimisme.
Notre objectif doit être d’aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle. Nous aurons besoin d’une Europe forte pour nous permettre de rivaliser efficacement, et pour travailler à nos côtés afin d’empêcher qu’un adversaire ne domine le continent.
Les États-Unis sont naturellement attachés sentimentalement au continent européen — et bien sûr à la Grande-Bretagne et à l’Irlande. Le caractère de ces pays est aussi stratégiquement important, car nous comptons sur des alliés créatifs, compétents, confiants et démocratiques pour établir des conditions de stabilité et de sécurité. Nous voulons travailler avec des nations alliées désireuses de retrouver leur grandeur passée.
À long terme, il est tout à fait plausible que, dans quelques décennies tout au plus, certains membres de l’OTAN deviennent majoritairement non-européens. Dès lors, il n’est pas certain qu’ils envisageront leur place dans le monde, ou leur alliance avec les États-Unis, de la même manière que ceux qui ont signé la charte fondatrice de l’OTAN.
Notre ligne générale vis-à-vis de l’Europe doit prioriser :
• Le rétablissement de conditions de stabilité intérieure et de stabilité stratégique avec la Russie ;
• La capacité de l’Europe à tenir debout par elle-même et à fonctionner comme un ensemble de nations souveraines alliées, assumant principalement leur propre défense, sans être dominées par un adversaire ;
• La création de résistances internes au sein des nations européennes face à la trajectoire actuelle ;
• L’ouverture des marchés européens aux biens et services américains, et une garantie de traitement équitable pour les travailleurs et entreprises américains ;
• Le renforcement des pays solides d’Europe centrale, orientale et méridionale grâce à des liens commerciaux, des ventes d’armes, une coopération politique et des échanges culturels et éducatifs ;
• La fin de la perception — et la prévention de la réalité — d’une OTAN en expansion permanente ;
• Et l’encouragement de mesures européennes contre la surcapacité mercantiliste, le vol technologique, l’espionnage cybernétique et d’autres pratiques économiques hostiles.




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