top of page

Législations anti-amiante en Afrique : enjeux de souveraineté scientifique et tentative de réglementation

  • Kodjo Ambroise TROVEH
  • 23 juil.
  • 6 min de lecture

L’amiante demeure un enjeu majeur de santé environnementale en Afrique, alors même que plusieurs États disposent déjà de dispositions réglementaires visant à en limiter ou à en interdire l’utilisation. Cet article met en évidence le décalage persistant entre l’existence de ces cadres juridiques et leur mise en œuvre effective sur le terrain. À partir de l’exemple du Togo, où une étude nationale exploratoire a révélé une faible connaissance des risques liés à l’amiante au sein de la population, l’article souligne les limites d’une approche fondée uniquement sur la réglementation. Il met également en lumière les vulnérabilités structurelles auxquelles demeurent confrontés de nombreux pays africains, notamment en matière de surveillance, de contrôle et de capacités techniques. Dans cette perspective, il plaide pour le développement d’une expertise scientifique africaine capable d’accompagner les politiques publiques, de produire des données fiables et de renforcer la prévention. L’initiative portée par le Comité Interafricain des Experts de l’Amiante (CIERA) s’inscrit dans cette dynamique de structuration des compétences et de coopération scientifique à l’échelle du continent.



Dans plusieurs pays africains, l’amiante est juridiquement interdit depuis des années. Pourtant, les connaissances disponibles suggèrent que la sensibilisation des populations demeure limitée et que les capacités de contrôle restent insuffisantes. Ce paradoxe interroge l’efficacité réelle des politiques de prévention. 


À l’échelle du continent africain, l’urbanisation, l’expansion des infrastructures et la croissance du secteur de la construction traduisent une dynamique de développement sans précédent. Toutefois, cette évolution s’accompagne de défis majeurs en matière de santé environnementale et de santé publique. Parmi ces enjeux, la problématique de l’amiante demeure particulièrement préoccupante, en raison d’une sous-estimation persistante des risques, malgré l’existence d’un consensus scientifique international sur ses effets sanitaires. 


Une prise de conscience importante s’est manifestée lors de la conférence Asbestonomy 2024, organisée à Madrid, à laquelle la fondation panafricaine OSHAfrica a participé. Pour la première fois dans ce cadre international, une voix africaine a porté de manière concertée les préoccupations du continent relatives au risque amiante. Cette intervention a notamment rappelé que des matériaux contenant de l’amiante demeurent présents dans le bâti, les réseaux de distribution d’eau, les établissements scolaires ainsi que d’anciens sites industriels de plusieurs pays africains. 


Au-delà de la seule question réglementaire, l’enjeu réside désormais dans la capacité des États à transformer les interdictions en politiques publiques réellement opérationnelles, fondées sur la surveillance, l’expertise scientifique, les capacités techniques et l’information des populations. C’est cette réflexion que propose la présente tribune. 


Le paradoxe du grand écart réglementaire 


Le principal obstacle à une prévention efficace de l’amiante en Afrique ne réside plus uniquement dans l’absence de cadres réglementaires. Il réside également dans le décalage persistant entre l’adoption de textes législatifs et leur mise en œuvre effective sur le terrain. Ce paradoxe institutionnel constitue aujourd’hui l’un des principaux freins au développement d’une politique de prévention durable. 


Les travaux conduits par OSHAfrica ont notamment contribué à l’émergence de la première étude nationale exploratoire sur l’amiante au Togo, réalisée sous l’égide et avec l’autorisation officielle du Ministère de l’Environnement et des Ressources Forestières. Cette étude a été coordonnée par Kodjo Ambroise TROVEH (responsable et coordinateur principal) et Hermann DOVI (coordinateur national). 


Le Togo constitue, à cet égard, un cas particulièrement illustratif. Bien que le pays ait interdit l’amiante dès 1997, les résultats de cette étude nationale exploratoire, menée auprès d’un échantillon de 1 000 participants représentatifs de différents profils sociodémographiques, montrent que 87,5 % des personnes interrogées n’avaient jamais entendu parler de l’amiante, que 80,7 % déclarent ne disposer d’aucune connaissance de ses risques sanitaires et que 74,5 % étaient incapables de déterminer si elles avaient déjà été exposées à des matériaux contenant de l’amiante. Bien que ces résultats concernent exclusivement le contexte togolais, ils constituent une illustration empirique d’un défi susceptible de concerner de nombreux pays africains confrontés à des lacunes similaires en matière de sensibilisation, de surveillance et de capacités techniques. Sans prétendre à une généralisation, cette étude met en évidence une dynamique susceptible d’être observée dans d’autres contextes nationaux du continent. 


Ainsi, les législations d’interdiction, lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de dispositifs de surveillance environnementale, de capacités techniques et de politiques actives d’information des populations, risquent de demeurer essentiellement déclaratives. À cette réalité s’ajoute une difficulté rarement prise en compte : dans de nombreuses langues africaines, le terme même « amiante » ne possède pas d’équivalent lexical. Cette absence de référentiel linguistique constitue un obstacle supplémentaire à la diffusion des messages de prévention et à l’appropriation du risque par les populations concernées. 


Une vulnérabilité structurelle face aux marchés mondiaux 


Cette insuffisance des capacités opérationnelles de contrôle fragilise également les États africains face aux dynamiques du commerce international. Alors que les opérations de désamiantage se multiplient dans de nombreux pays industrialisés, les données du United States Geological Survey (USGS), récemment relayées par l'International Ban Asbestos Secretariat (IBAS), indiquent qu'en 2025, la Russie, le Kazakhstan, la Chine et le Brésil figuraient parmi les principaux pays producteurs d'amiante. Cette production continue contribue à maintenir une disponibilité mondiale de matériaux contenant de l'amiante susceptibles d'alimenter des marchés où les capacités de contrôle demeurent limitées. Pour des économies confrontées à d’importantes contraintes budgétaires, l’accès à ces matériaux à faible coût peut constituer un arbitrage économique de court terme. Toutefois, en l'absence de contrôles douaniers adaptés, de mécanismes de vérification de la conformité des produits importés aux réglementations nationales relatives à l'amiante, de procédures d'inspection ciblées des produits susceptibles d'en contenir et de capacités de contrôle sur les chantiers, ces importations sont susceptibles d'échapper à une surveillance efficace. Cette situation s’inscrit également dans un contexte historique marqué par l'exploitation minière de l’amiante ou par son utilisation massive dans plusieurs pays africains, notamment en Afrique du Sud, au Zimbabwe, au Mozambique, en Algérie ou en Égypte. Au-delà des flux commerciaux contemporains, le continent demeure ainsi confronté à un héritage environnemental et sanitaire dont les conséquences continuent de se faire sentir. 



Vers une souveraineté scientifique : la démarche du CIERA 


Au-delà des enjeux réglementaires et commerciaux, la prévention durable du risque amiante en Afrique soulève une question plus fondamentale : celle de la souveraineté scientifique. Celle-ci ne se limite pas à la production de connaissances, mais suppose la capacité des États et des institutions africaines à produire leurs propres données, à disposer de laboratoires spécialisés, à former des experts locaux et à développer des compétences scientifiques et techniques adaptées aux réalités du continent. Sans ces capacités, les politiques publiques demeurent largement dépendantes d'expertises extérieures, limitant leur autonomie, leur réactivité et leur capacité à construire des stratégies de prévention durables. La souveraineté scientifique constitue ainsi un levier essentiel pour transformer une réglementation de principe en politiques publiques effectivement mises en œuvre et durablement soutenues par une expertise africaine.

Pour répondre à ces enjeux, il apparaît nécessaire de dépasser le cadre des seules initiatives nationales. C'est dans cette perspective qu'a été initié le Comité Interafricain des Experts de l'Amiante (CIERA). Cette initiative n'a pas vocation à se substituer aux institutions nationales, mais à constituer une plateforme de coopération scientifique entre experts africains, favorisant le partage des connaissances, la production de données fiables, le renforcement des capacités scientifiques et techniques, ainsi que l'accompagnement des autorités publiques dans l'élaboration de politiques de santé environnementale adaptées aux réalités du continent.


À terme, le développement d’un réseau d’experts à l’échelle africaine pourrait permettre de renforcer la qualité des données disponibles, de favoriser l’harmonisation des pratiques, de consolider les compétences en métrologie et en microscopie électronique à transmission, ainsi que d’accompagner les décideurs dans l’élaboration de stratégies de prévention adaptées aux réalités nationales. 


Dans cette perspective, plusieurs axes de développement apparaissent prioritaires : la constitution progressive d’un observatoire africain des connaissances sur l’amiante, le renforcement de programmes de formation spécialisés, l’harmonisation des pratiques analytiques entre laboratoires et le développement de coopérations scientifiques régionales. Ces initiatives contribuent à structurer durablement une expertise africaine capable d’accompagner les politiques publiques et de répondre aux défis sanitaires et environnementaux propres au continent.

Conclusion 


L’essor économique de l’Afrique et la modernisation de ses infrastructures ne sauraient s’effectuer au détriment de la santé des populations. Si plusieurs États disposent désormais de cadres réglementaires relatifs à l’amiante, le défi réside aujourd’hui dans leur mise en œuvre effective à travers des dispositifs de surveillance, des capacités analytiques et des compétences techniques adaptées. Au-delà de l’adoption de nouvelles réglementations, la prévention du risque amiante appelle une mobilisation durable des acteurs scientifiques, institutionnels et techniques. La construction d’une véritable souveraineté scientifique constitue désormais une condition essentielle pour produire des connaissances, orienter les politiques publiques et protéger durablement les générations présentes et futures. 


Dans cette perspective, le renforcement des capacités scientifiques africaines, la coopération entre laboratoires, le développement de formations spécialisées et la production de données issues du continent constituent des leviers essentiels pour bâtir une prévention durable et adaptée aux réalités africaines.



Références bibliographiques 

Ministère de l’Environnement et des Ressources Forestières (MERF), Togo. Arrêté no0369/MERF/SG/DE/DICSD du 4 octobre 2024 portant autorisation de réalisation de la première étude nationale exploratoire sur l’amiante au Togo. 


Didkof, M. (2025). Le blog sur l’amiante : « Rapport d’étude sur l’amiante » incroyable de l’Afrique. The Mouse That Roared. 


International Ban Asbestos Secretariat (IBAS). (2025). Togo – News Archive. Inter national Ban Asbestos Secretariat. 


Organisation internationale du Travail (OIT). (2006). Résolution concernant l’amiante. Conférence internationale du Travail, 95esession, Genève. 


Organisation internationale du Travail (OIT) & Organisation mondiale de la Santé (OMS). (2007). Outline for the Development of National Programmes for Elimination of Asbestos-Related Diseases. Genève : OIT/OMS. 


Organisation mondiale de la Santé (OMS). (2014). Elimination of Asbestos-Related Diseases. Genève : Organisation mondiale de la Santé. 


Organisation mondiale de la Santé (OMS). (2014). Chrysotile Asbestos. Genève : Or ganisation mondiale de la Santé. 


TROVEH, K. A. & DOVI, H. A. (2025). Rapport d’étude sur l’amiante au Togo : Évaluation des connaissances et perceptions de la population (version publique). Vert Togo. 


Vert Togo. (2025). L’amiante au Togo, un risque majeur encore largement méconnu.



Commentaires


CIRMA Logo

Le Collectif Interdisciplinaire pour la Recherche sur le Monde et l'Action Internationale est une fédération qui rassemble des chercheurs en relations internationales. Comprendre et analyser l'action internationale pour mieux informer le public est notre priorité. 

bottom of page