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Compte-rendu conférence Laurent MARTIN : La politique culturelle extérieure de l'Union Européenne

  • Photo du rédacteur: cirmafrance
    cirmafrance
  • il y a 7 jours
  • 5 min de lecture

Dans le cadre du Forum de l’Europe au sein du Collectif interdisciplinaire pour la recherche sur le monde et l’action internationale, nous avons eu l’honneur d’accueillir en conférence M. Laurent Martin, afin qu’il aborde la politique culturelle extérieure de l’Union européenne. Enseignant-chercheur à la Sorbonne Nouvelle (Paris 3), spécialiste de l’histoire des relations et des politiques culturelles internationales, Laurent Martin a successivement travaillé sur l’histoire des médias et de la presse écrite, puis sur celle des politiques culturelles, avant de se consacrer, depuis quinze ans, aux relations culturelles internationales et à la diplomatie culturelle.


L’existence d’une politique culturelle extérieure de l’Union européenne, transnationale, ne va pas de soi. En effet, la diplomatie culturelle est intrinsèquement liée à l’État-nation et à ses prérogatives. La culture relève avant tout des compétences des États. Par ailleurs, il n’existe à ce jour aucune politique extérieure culturelle de l’Union européenne au sens plein du terme. On ne retrouve par exemple, comme le souligne Ludovic Tournès dans un livre récent (Histoire mondiale de la diplomatie culturelle Armand Colin 2025) ni diplomatie linguistique ni diplomatie sportive : la panoplie reste incomplète.


Ainsi, la politique culturelle extérieure européenne se heurte dès ses débuts à la réticence des États membres. La décennie des années 1990 est marquée par une politique extérieure culturelle embryonnaire et fragmentée. La culture y est un support à l’économie et aux négociations internationales, mais pas un sujet en soi. Elle apparaît dans les volets culturels des accords ACP, Mercosur, du partenariat oriental et des politiques de voisinage. La dimension culturelle est systématiquement considérée comme annexe par rapport au volet économique.


La prise en compte institutionnelle de la diplomatie culturelle européenne s’est construite progressivement, au fil des années. Dès 2007, l’Agenda européen de la culture pose les premières bases d’une approche, soutenue par des recommandations du Conseil de l’Europe. En 2011, un rapport marque une étape supplémentaire en insistant sur la nécessité de former le personnel diplomatique aux questions culturelles et en évoquant, pour la première fois, les notions de coopération et de diplomatie culturelle.


Entre 2013 et 2014, une action préparatoire, à l’initiative du Parlement européen, met en évidence le potentiel stratégique de la culture. Un rapport d’experts analyse les stratégies des grandes puissances mondiales et formule des recommandations pour permettre à l’Europe de se hisser à leur niveau. En 2016, la communication de la Commission, portée par Federica Mogherini et intitulée Vers une stratégie européenne, franchit un cap supplémentaire en affirmant explicitement l’ambition d’un soft power européen, s’inspirant notamment des modèles japonais et sud-coréen. Enfin, en 2018 et 2019, les conclusions du Conseil européen des affaires étrangères viennent compléter ce cadre en produisant une soft law appelant les États membres à coopérer et à mutualiser leurs outils d’influence culturelle à l’échelle européenne.


Cette construction institutionnelle est, dès le début, traversée par une tension entre, d’une part, une volonté d’instrumentalisation de la culture comme outil de soft power et levier de croissance économique, et, d’autre part, une approche plus désintéressée, fondée sur les valeurs de l’Union européenne (État de droit, démocratie, humanisme, universalisme). Les ambitions sont ainsi tiraillées entre altruisme et instrumentalisation.



Cette construction institutionnelle est rendue possible par un tissu d’associations, d’établissements et d’institutions culturelles préexistants, ayant déjà noué des liens avec des acteurs extérieurs à l’Union européenne. La création du réseau EUNIC (European Union of National Culture Institutes) en 2006 répond à la nécessité de mutualiser les moyens et les outils des établissements, à l’initiative d’acteurs publics comme l’Institut français, le British Council ou encore le Goethe-Institut. Le réseau reprend alors le tissu préexistant pour le coordonner et mettre en commun leurs ressources. Il est aujourd’hui composé de 36 pays membres (dont 27 pays européens), représentés dans 109 pays, avec plus de 2 000 établissements et 45 clusters.


Les clusters sont des regroupements d’établissements culturels européens à l’étranger, dont l’objectif est de mener des projets communs. L’enjeu est de donner corps à l’idée d’une Europe de la culture et de promouvoir ses valeurs et sa diversité dans le reste du monde.


En parallèle de la création du réseau EUNIC, apparaît en 2011 le réseau More Europe, cette fois à l’initiative du secteur privé et associatif, plus proche de la société civile. Il constitue un acteur complémentaire pour le renforcement des politiques culturelles et de leur lobbying à Bruxelles.


Ces réseaux innovent par leur fonctionnement horizontal, impliquant des acteurs locaux, comme à Lagos, à Bogota ou encore en Éthiopie avec « Station of Culture ». Ces initiatives incarnent une diplomatie fondée sur l’écoute, la valorisation des savoirs locaux, l’horizontalité et la réciprocité. Cependant, ces réseaux se heurtent à une faiblesse budgétaire. Les budgets alloués révèlent les limites de l’ambition : 750 millions d’euros (2007-2013), 1 milliard (2014-2020), 2 milliards (2021-2027), soit seulement 0,1 % du budget de l’UE pour le soutien à la culture, contre environ 1 % du budget de l’État en France. On observe également une identification difficile des clusters, certains n’existant que sur le papier, ainsi que des effets de doublonnage avec les actions bilatérales des États membres.


Cette limite financière s’explique par un secteur encore sous-estimé dans les débats publics. Pourtant, les industries culturelles et créatives représentent 4 % du PIB européen, soit entre 500 et 540 milliards d’euros, un niveau comparable à celui de grands secteurs industriels traditionnels. Elles contribuent également à hauteur de 4 % de l’emploi total, en générant des emplois qualifiés, urbains et étroitement liés à l’innovation. Le secteur se caractérise par une structure fragmentée, avec près de 1,2 million d’entreprises, dont la grande majorité sont des micro-entreprises. Il existe néanmoins de grands leaders mondiaux, comme Vivendi, Deezer, Spotify, ou encore des grands musées, groupes de presse, studios de jeux vidéo et festivals européens qui rayonnent bien au-delà des frontières du continent. C’est un secteur à la fois fragmenté dans sa base et influent dans ses têtes de réseau, dont le poids économique justifierait pleinement qu’il soit placé au cœur de l’action extérieure de l’Union européenne.


L’industrie culturelle européenne est donc influente grâce à la présence de ses géants, mais son exportation souffre de l’absence d’une culture de masse européenne. Comme l’a souligné Frédéric Martel, il n’existe pas de culture européenne mainstream comparable à la culture américaine (musique, cinéma, séries). Les productions européennes restent confinées dans leurs espaces nationaux ou doivent s’américaniser pour toucher un public mondial, ce qui les rend sensibles aux influences extérieures.


La politique culturelle extérieure de l’Union européenne se caractérise par une forme de protectionnisme à l’égard de son secteur, un secteur qui ne répond pas aux logiques du commerce international. En effet, la capacité normative de l’Union européenne lui permet d’imposer des standards internationaux. Ainsi, les biens et services culturels sont exclus des accords de libre-échange, et, en 2005, la protection de la diversité culturelle a été défendue par les pays membres de l’UE à l’UNESCO.


Cette exception culturelle permet la mise en place de dispositifs de soutien visant à protéger le secteur de la concurrence internationale. On trouve notamment le programme MEDIA en 1991, puis CULTURE en 2007, qui ont été fusionnés en 2014 sous le sigle Europe Créative. Plus récemment, ce sont aussi les Digital Services Act et Digital Markets Act qui en sont le reflet le plus important.


Aujourd’hui, ces politiques liées à l’exception culturelle sont particulièrement attaquées par les puissances internationales comme la Chine et les États-Unis, et d’autant plus fortement depuis le retour de Donald Trump au pouvoir.


La politique culturelle extérieure de l’Union européenne, bien que récente et encore en construction, incarne une double ambition : promouvoir les valeurs européennes tout en renforçant son influence mondiale. Malgré des moyens limités et des tensions entre instrumentalisation et idéalisme, elle s’appuie sur des réseaux dynamiques et une exception culturelle protectrice. Si il existe une culture européenne autour de valeurs communes, elle est freinée par l’absence d’une culture de masse européenne et la concurrence des grandes puissances. Son avenir dépendra de sa capacité à concilier unité, diversité et poids économique face à la concurrence internationale.

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