Entretien avec Han-Ul Chang
Dernière mise à jour : 6 sept.
Président du Forum France Corée, spécialiste de la Péninsule coréenne, Han-Ul Chang a notamment rédigé deux études pour l’Institut d’études de géopolitique appliquées (la première sur l’idée d’une Union coréenne comme vecteur à la paix et à la réunification des deux Corée, la seconde sur la reconstruction économique et démocratique de la Corée du Sud après la fin de la Guerre de Corée). Propos recueillis par Eliot Dubois.

Introduction
Q : Pouvez-vous vous présenter ?
Han-Ul Chang: Bonjour, je m’appelle Han-Ul Chang. Je suis chercheur sur les questions de l’Asie de l’Est pour le CIRMA en tant que spécialiste sur la Péninsule coréenne, et parallèlement je suis président du Forum France-Corée, au sein duquel mon équipe et moi élaborons des initiatives pour continuer à développer la coopération entre la France et la Corée du Sud, en particulier au niveau de sa jeunesse.
Q : Comment définiriez-vous globalement la politique extérieure coréenne ?
H.C. : Aujourd’hui, je considère la politique internationale du gouvernement Lee Jae Myung, pragmatique. La volonté de son administration est de prendre des décisions qui aillent dans le sens de la Corée du Sud et dans son intérêt. Cependant, c’est aussi une stratégie à double tranchant : dans le sens où les dynamiques et les alliances peuvent se retrouver fragilisées.
La réunification coréenne
Q : Pourriez-vous revenir sur les dynamiques récentes autour de la réunification de la péninsule coréenne ? Dans quelle mesure cette question reste-t-elle dépendante des évolutions politiques internes aux deux Corées ?
H.C. : La réunification est une chimère. Même si cet espoir subsiste encore, le discours politique d’aujourd’hui ne cherche plus la réunification de façon stricto sensu, mais plutôt une cohabitation paisible entre les deux Corées. En soit, cela ne change pas des principes fondamentaux de la Sunshine Policy établis par le Président Kim Dae-jung au début des années 2000 dans sa volonté de dialoguer et d’obtenir la paix avec la Corée du Nord. Il ne souhaitait pas que l’une des Corées phagocyte l’autre de façon unilatérale.
Concernant la seconde question, il y a une véritable division politique au sein de la Corée du Sud sur la manière dont il faut traiter avec la Corée du Nord. En effet, les deux partis majeurs du pays, à savoir le Parti du Pouvoir du Peuple (PPP, parti conservateur) et le Parti Démocrate (DP) - parti qui est actuellement au pouvoir et majoritaire à l’Assemblée Nationale (la Corée du Sud a un système monocamérale) - appréhendent différemment leur approche envers la Corée du Nord. Le PPP attend davantage des efforts de la Corée du Nord avant de lancer le dialogue. Le parti n’hésite pas non plus à être dans la provocation et dans la réaction quand les actions nord
coréennes déplaisent. Quant au DP, le parti soutient l’héritage de l’ancien Président Kim Dae-jung et de sa Sunshine Policy à travers des tentatives d'apaisement et de dialogue avec son voisin du Nord. Lors de son discours du 15 août (Journée de la Libération de la Corée), le Président Lee a renouvelé sa volonté de rencontrer le Leader nord-coréen Kim Jong-un.
Par conséquent, comme une alternance présidentielle se produit à pratiquement chaque élection, il devient difficile pour la politique sud-coréenne de maintenir une forme de continuité au regard des relations inter-coréennes. C’est pourquoi, il est difficile de mettre en place une dynamique lorsque tous les 5 ans, celle-ci vient à changer.
Q : Dans quelle mesure cette situation tout à fait particulière conditionne-t-elle la manière dont la Corée du Sud envisage sa politique extérieure, notamment dans le choix de ses partenaires et dans la définition de sa doctrine stratégique ?
H.C. : C’est un véritable numéro de funambule, notamment avec les principaux voisins (Chine, Russie, Japon et Etats-Unis) car ils ont aussi leurs propres intérêts concernant l’avenir et le devenir de la Péninsule. C’est ici que revient le terme de “pragmatisme diplomatique” . Il faut négocier, dialoguer avec tous ces pays, sans pour autant fragiliser le délicat équilibre des alliances et des guerres commerciales et idéologiques. Mais au début de l’année, le Président Lee Jae Myung s’est tourné vers de nouveaux partenaires pour aider au renouveau du dialogue entre Séoul et Pyongyang, en particulier la Mongolie et l’Indonésie, qui ne seraient pas contre devenir de potentiels médiateurs, mais je vois mal cette stratégie pouvoir s’établir sur le court terme.

L’équilibre extérieur coréen
Q : Comment les Sud-Coréens perçoivent-ils leur histoire et leur position géopolitique vis-à-vis de leurs principaux voisins ? Existe-t-il un sentiment d’encerclement ou de vulnérabilité face à la Chine, au Japon et aux États-Unis?
H.C. : Je pense que la population commence à être plus sûre de la force du pays. La Corée du Sud a réussi en quelques décennies à devenir l’une des plus grandes économies du monde, alors qu’elle n’était plus qu’un tas de ruines, de larmes et de sang après la Guerre de Corée (1950-1953). Et le fait qu’aujourd’hui, on utilise le terme “K” (K-pop, K-dramas, K-beauty, etc…) pour désigner une sorte de marque “Corée” donne un sentiment de gratification. Toutefois, il y a aussi des dissensions politiques au sein même de la population. Ils ne partagent pas toutes et tous les mêmes opinions concernant l’attitude à avoir avec les pays voisins. Certains sont pro-U.S. et anti-Chine (anti-communiste), d’autres sont pro-Japon tandis qu’une grande partie n’oublie pas les affres de l’histoire et des crimes de guerre, ou encore celles et ceux qui sont pour la réunification et d’autres pour le status quo. In fine, tout ce climat de division au sein même de la population coréenne se répercute sur la politique à travers les élections ou diverses manifestations.
Davantage qu’un sentiment d’encerclement, ce serait plutôt un sentiment de dépendance, notamment envers les Etats-Unis et la Chine qui sont des partenaires économiques et militaires (surtout les Etats-Unis) importants qui prédominerait.
Q : Aujourd’hui, comment la Corée du Sud perçoit-elle les influences américaine et chinoise ? Et comment se positionne-t-elle face à la compétition sino-américaine ?
H.C. : Comme je l’ai dit lors de mes précédentes réponses, le pays reste divisé sur ces questions. Une partie “extrême” de la Corée du Sud voit les Etats-Unis comme l’allié le plus important du pays (économique et militaire), en plus du volet historique, donc elle voit cette influence comme positive et nécessaire pour le développement et la protection du pays. Mais la plupart de la population est plutôt pragmatique, elle voit les deux pays comme des partenaires essentiels à la croissance de la Corée du Sud. Enfin, il y a aussi une petite partie des sud-coréens qui ne souhaite plus la présence militaire américaine sur le territoire pour des raisons liées à l'impérialisme américain et diverses polémiques liées aux agissements et comportements des soldats américains.
Une nouvelle fois dans cette situation, le gouvernement Lee exerce le pragmatisme diplomatique, le Président sud-coréen s’est rendu pendant la première année de son mandat à la fois aux Etats Unis et en Chine pour négocier des accords commerciaux. Le rapprochement avec la Chine est la conséquence pragmatique des droits de douanes lancés par le Président Américain Donald Trump afin que les deux puissent faciliter les échanges commerciaux et économiques, et ainsi de faire face aux exigences tarifaires américaines. Mais en même temps, des accords ont été signés avec les Etats-Unis notamment dans la construction maritime et des semi-conducteurs pour tenter de faire baisser le taux des droits de douanes et conserver des relations respectueuses entre les deux pays. Car il faut aussi jouer les équilibristes avec les changements constants de position et d’humeur de Donald Trump.
Q : Dans un article de la revue Hérodote datant de 2011, on peut lire que la péninsule coréenne est la « lèvre qui protège les dents » du point de vue chinois — mais on pourrait également appliquer cette image au point de vue occidental. Cette représentation correspond-elle à la manière dont les Sud-Coréens pensent leur propre position géopolitique ?
H.C. : Je ne crois pas que les Coréens pensent leur géopolitique ainsi ou en tout cas je ne ressens pas ce sentiment-là. Les coréens ne se considèrent pas comme un « État tampon ». Ils se pensent davantage comme victime collatérale de la Guerre Froide. Je crois sincèrement que la Corée a une grande envie d’indépendance géopolitique, de ne plus dépendre de sa sécurité extérieure de ses voisins. C’est aussi une des raisons appuyés en faveur de la réunification, car si la Corée du Nord ne représente plus un menace directe, il n’y a plus besoin d’aides militaires américaines, ainsi que l’alimentation des tensions dans la compétition sino-américaine, qui est parfois véhiculée et catalysée à travers la Péninsule coréenne.
Q : Comment la Corée du Sud a-t-elle progressivement élargi ses marges de manœuvre pour devenir un acteur à part entière des relations internationales ? Comment cherche-t-elle aujourd’hui à affirmer ses propres intérêts dans cet environnement régional très contraignant ? Le soft power peut-il notamment jouer un rôle diplomatique dans cette affirmation ?
H.C. : Si je devais définir un état d’esprit fondamental de la Corée : ce serait la résilience. Un pays qui a connu des décennies de colonisation, la Guerre mondiale, la Guerre de Corée, des décennies de régimes autoritaires ou encore la crise économique, et qui aujourd’hui est l’une des plus grandes puissances économiques et culturelles mondiales, ceci n’est pas un hasard, c’est même unique dans notre Histoire et économie modernes. Je pense donc qu’au-delà du simple aspect culturel et économique que représente la Corée du Sud, elle peut aussi être une forme d’inspiration de part son histoire et son développement. Le Président Lee élabore l’idée de développer l’idée d’une “K-democracy” en prenant exemple sur les actions du peuple coréen lors des manifestations pro-démocratiques dans les années 80 ou encore tout récemment lors de la tentative d’instaurationde la loi martiale par l’ancien président Yoon Suk-yeol en décembre 2024. La Corée défend ses propres intérêts d’abord, par l’investissement dans des secteurs d’avenir comme l’IA, le Président Lee ambitionne de voir la Corée sur le podium des acteurs les plus influents en matière d’Intelligence Artificielle ; ensuite par la multiplication de nouveaux partenariats. Des opérations qui sont possibles car le pays est doté de structures solides pour répondre aux attentes et aux enjeux de notre temps notamment sur le plan technologique et de l’innovation avec de grands groupes comme Samsung ou SK Hynix.
Je crois que le Soft Power joue déjà son rôle dans le développement diplomatique de la Corée du Sud. Il y a quelques années, le groupe de K-pop BTS avait donné un discours aux Nations Unies, montrant l’influence que peut avoir la culture coréenne au-delà du public et des mélomanes. Mais maintenant que la K-culture est établie mondialement à travers divers médias (musique, film, nourriture, séries TV, etc…), elle est devenue un levier diplomatique essentiel. Car on oublie, parfois, trop souvent l’influence que peut avoir la jeunesse, qui représente également l’avenir d’une nation, peut aussi être un moteur dans la volonté de pays de collaborer davantage que ce soit avec des entreprises coréennes et/ou le gouvernement coréen ; tout cela est bien évidemment bien aidé par les réseaux sociaux, mais ce serait faire fis de la qualité et du travail de ces contenus.
La stratégie d’ouverture
Q : Comment la Corée du Sud cherche-t-elle à se désenclaver militairement et d’un point de vue logistique ? Quelle est sa politique maritime ?
H.C. : En essayant de devenir plus indépendante sur le plan militaire par le développement de son propre arsenal. En début d’année, le Président Lee Jae Myung a inauguré leur dernier avion de chasse : le KF-21 qui est une production 100% nationale. La Corée est aussi le 8e pays mondial exportateur d’armes, et elle ambitionne d’intégrer le top 4. Cette ambition ne pourra pas être atteinte sans continuer de perfectionner son armement.
Concernant sa politique maritime, le Président Lee a, depuis sa campagne, l’ambition d’ouvrir les routes de l’Arctique à la Corée du Sud afin de réduire les temps de trajets et ne plus passer par les canaux habituels (détroit d’Ormuz et canal de Suez). D'ailleurs, la Corée du Sud est un pays pionnier dans l’industrie des brises-glaces. Mais pour développer ses nouvelles routes maritimes, la Corée du Sud aura de facto besoin des autorisations chinoises et russes ; d’où la nécessité pour l’Administration Lee d’opter pour le pragmatisme.
Q : Cette forme d’indépendance ne passe-t-elle pas également par la recherche de partenaires plus globaux ? Si oui, lesquels ?
H.C. : En effet, la Corée du Sud dans sa quête d’indépendance cherche de nouveaux partenaires sur lesquels s’appuyer. Les récents exemples sont le Brésil, la Mongolie, l’Inde ou encore l’Arabie Saoudite. En Europe, la Pologne reste l’un des partenaires privilégiés, et je souhaiterais que la France le devienne encore plus à l'issue des 140 ans des relations diplomatiques entre les deux pays. La Corée du Sud tend aussi à se rapprocher également davantage des pays africains,
comme le Ghana, qui est un partenaire historique. Donc oui, la Corée du Sud est en train de diversifier ses partenaires afin d’être moins dépendante de ses voisins et alliés historiques.
Q : Au final, quelle est la place de la Corée du Sud dans la géopolitique régionale et mondiale aujourd’hui ?
H.C. : Le CEO de NVIDIA, Jensen Huang, a dit que la Corée du Sud entrait dans son “Âge d’Or”, des termes qui ont été notamment repris par l’ancien Premier Ministre et nouveau président du groupe Démocrate à l’Assemblée Nationale, Kim Min-seok. En effet, il y a encore 10 ans, et je parle en connaissance de cause, très peu de gens savaient placer la Corée du Sud sur une carte et/ou pouvaient nommer une personnalité coréenne. Aujourd’hui, tout le monde a entendu parler de la Corée et connaît au moins une personnalité phare. Le pays a donc tous les atouts nécessaires pour devenir un véritable acteur majeur à l’échelle mondiale, car elle l’est déjà, à mon sens, au niveau régional (en Asie de l’Est). Cependant, elle doit aussi résoudre des défis importants comme la crise démographique ainsi que la question de la paix de la Péninsule. Le potentiel est là, les opportunités sont là, à eux de les exploiter pour permettre à cet “Âge d’or” de se réaliser.



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