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France-Corée (1910-1945) : Une relation en exil la France comme espace de soutien symbolique (deuxième partie)

  • Imen Boulahya
  • 12 juin
  • 19 min de lecture

Située à l'extrémité orientale du continent asiatique, entre la Chine, la Russie et le Japon, la péninsule coréenne occupe depuis des siècles, une position géostratégique majeure.  Bordée par la mer Jaune à l'ouest et la mer de l’Est à l’est. Elle constitue un véritable carrefour entre les puissances d’Asie du Nord-Est. Cette situation lui confère une importance particulière dans les rivalités régionales à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.


Figure 1. Carte de la péninsule coréenne. Source : Département des Hauts-de-Seine
Figure 1. Carte de la péninsule coréenne. Source : Département des Hauts-de-Seine

Fragilisé par des difficultés politiques, économiques et sociales internes, la Corée de la fin de la dynastie Joseon (1) peine à mener des réformes nécessaires à sa modernisation et voit progressivement son autonomie réduite sous l’influence grandissante du Japon. Après plusieurs décennies d’ingérences politiques et militaires, marquées notamment par l’instauration du protectorat japonais en 1905, la Corée est officiellement annexée par l’Empire du Japon en 1910. La péninsule devient alors une colonie japonaise durant trente-cinq années. 


Cette domination s’accompagne d’une politique de contrôle administratif, d’exploitation économique et d'assimilation culturelle qui suscite l’émergence de multiples formes de résistance. Face à l’impossibilité de poursuivre librement leur action sur le territoire coréen, de nombreux militants, intellectuels et responsables politiques choisissent l’exil afin de porter la cause de l’indépendance sur la scène internationale.


Dans ce contexte, la question coréenne dépasse progressivement le cadre de l’Asie orientale. Parmi les espaces mobilisés par ces acteurs figure la France, qui entretient déjà des contacts avec la Corée depuis la fin du XIXe siècle notamment à travers l'action des missionnaires  catholique. Dès lors, comment la France devient-elle un espace de représentation politique pour la cause coréenne durant la colonisation japonaise ?


I. La Corée sous domination japonaise (1910-1945) : colonisation, résistance et affirmation nationale

La Corée, de par sa situation géographique, se trouve au cœur des rivalités régionales dès la fin du XIXème siècles. À cette époque, le royaume de Joseon (1392-1910) traverse une période d’importantes difficultés d'ordre politiques, économiques et sociales. Pendant que les puissances occidentales étendent leur influence en Asie, la Corée peine à mener les réformes nécessaires à sa modernisation et se retrouve peu à peu sous l’emprise croissante du Japon.


Après la restauration du Meiji (2), en 1868, le Japon entreprend une modernisation rapide et nourrit de fortes ambitions impérialistes. Les dirigeants japonais considèrent la Corée comme un espace stratégique, indispensable à la sécurité de l'archipel et à son expansion continentale. Comme le souligne Lionel Babicz, la politique japonaise envers la Corée  s’inscrit dans une dynamique plus large de l'impérialisme japonais et se construit progressivement à travers une série d'étapes diplomatiques, militaires et économiques.


L'emprise japonaise débute avec le traité de kanghwa (3) de 1876, imposé à la Corée à la suite d'une démonstration de force militaire. Ce traité ouvre plusieurs ports coréens au commerce japonais et marque la fin de la politique d'isolement du royaume. Par la suite, les rivalité entre la Chine, la Russie et le Japon pour le contrôle de la péninsule s'intensifie.  La victoire japonaise lors de la guerre sino-japonaise, 1894-1895, puis lors de la guerre russo-japonaise 1904-1905, renforce considérablement la position du Japon en Corée. En 1905, le traité d’Eusla (4) transforme le pays en protectorat japonais dépossédant progressivement la monarchie coréenne de sa souveraineté. Enfin le 22 août 1910 le traité d'annexion est signé la Corée est officiellement intégré à l'empire du Japon et devient une colonie japonaise jusqu'à la capitulation du Japon en 1945.


La colonisation japonaise repose sur une politique de domination politique, économique et culturelle, particulièrement autoritaire. L'administration coloniale mobilise l'armée et la police afin de contrôler la population. De nombreuses terres agricoles sont confisquées au profit de colons japonais ou de grandes compagnies impériales, les ressources naturelles de la péninsule sont exploitées au bénéfice de la métropole. Tandis que la main-d'œuvre coréenne est largement mobilisée pour soutenir l'industrialisation japonaise. Cette politique contribue à transformer profondément l’'économie coréenne, au prix d'importantes inégalités et d'une exploitation systématique de la population locale.


Figure 2. Agents du gouvernement colonial japonais participant au projet de levé cadastral en Corée (1910-1918). Source : Maeil Shinmun (매일신문)
Figure 2. Agents du gouvernement colonial japonais participant au projet de levé cadastral en Corée (1910-1918). Source : Maeil Shinmun (매일신문)

Parallèlement, les autorités coloniales cherchent à affaiblir l'identité nationale coréenne. L'enseignement est placé sous contrôle japonais, la langue japonaise est progressivement imposée dans les écoles et l'administration, tandis que les expressions de la culture coréenne sont limitées puis interdites. Dans les années 1930, la politique d'assimilation s’accentue  encore avec l'obligation pour de nombreux coréens d'adopter des noms japonais. Cette entreprise vise à intégrer totalement la Corée à l'empire japonais en effaçant les particularismes nationaux.


Face à cette domination, la résistance coréenne ne cesse jamais. Dès les premières années de l'occupation, des mouvements clandestins, des associations patriotiques et des groupes armés se développent à l'intérieur comme à l'extérieur de la péninsule. Cependant, un tournant majeur intervient en 1919, avec le mouvement du 1er mars (삼일운동, Samil Undong) (5). Inspiré par les idéaux d'autodétermination qui surgissent à l'issue de la Première Guerre mondiale, des intellectuels, des étudiants, des responsables religieux et citoyens coréens déclarent l’indépendance le 1er mars 1919. Des manifestations pacifiques se multiplient alors dans tout le pays.


Figure 3. Illustrations du Mouvement du 1er mars 1919 : proclamation de l'indépendance, texte de la Déclaration d'indépendance et manifestations populaires à Séoul. Source : KoreaSea, « Les mouvements d'indépendance ».
Figure 3. Illustrations du Mouvement du 1er mars 1919 : proclamation de l'indépendance, texte de la Déclaration d'indépendance et manifestations populaires à Séoul. Source : KoreaSea, « Les mouvements d'indépendance ».

Ce mouvement s'inscrit dans un contexte international marqué par les quatorze points du président américain Woodrow Wilson (6) présenté en 1918. Les nationalistes coréens espèrent pouvoir bénéficier du principe du  “droit des peuples à disposer d'eux-mêmes”  défendu par Wilson, lors de la conférence de la paix de Paris (7). Bien que les puissances occidentales ne soutiennent finalement pas la cause coréenne. Le mouvement du 1er mars permet d' internationaliser la question coréenne et de faire connaître les revendications indépendantistes sur la scène internationale à nouveau.


La répression japonaise est extrêmement violente, des milliers de manifestants sont arrêtés, blessés où tués. Pourtant cet épisode se mue en un symbole fondateur du nationalisme coréen moderne. Il favorise la création du gouvernement provisoire de la Corée à Shanghai en avril 1919 (8). Cette institution dirigée par des leaders indépendantistes en exil, coordonne les actions diplomatiques et les activités de résistance contre l'occupation japonaise. Elle constitue l'un des principaux symboles de la continuité de la nation coréenne durant la période coloniale.


Malgré les politiques d'assimilation, mises en œuvre par les autorités japonaises, les coréens poursuivent leurs efforts pour préserver leur langue, leur histoire et leurs traditions. Les écoles clandestines, les publications culturelles, les organisations religieuses ainsi que les mouvements intellectuels contribuent à la sauvegarde de l'identité nationale. 


II. Shanghai et la concession française : naissance d’une diplomatie coréenne en exil

La répression qui suit le mouvement du 1er mars 1919, marque un tournant majeur dans l'histoire du nationalisme coréen. Face à l'impossibilité de poursuivre librement leurs actions politiques sous la domination japonaise, de nombreux militants indépendantistes choisissent l'exil, c'est dans ce contexte que Shanghai s'est imposé graduellement comme le principal centre politique de la résistance coréenne à l’étranger. La ville devient alors le lieu de genèse d'une véritable diplomatie coréenne en exil, dont l'influence dépasse largement les frontières de la Chine.


Au début du XXe siècle, Shanghai occupe une place singulière sur la scène internationale. Véritable métropole cosmopolite, elle forme un carrefour entre l'Asie et l'Occident. La présence de concessions étrangères (9), notamment française et internationale, crée un espace particulier où coexistent différentes juridictions et influence politique. Cette situation favorise la circulation des idées, des militants et des mouvements nationalistes venus de toute l'Asie. Dans les années 1910-1920 Shanghai accueille ainsi des révolutionnaires chinois, des militants vietnamiens, des intellectuels japonais opposés à l'impérialisme, ainsi que de nombreux indépendantistes coréens.


C'est dans ce contexte qu’est créé le 11 avril 1919, le gouvernement provisoire de la République de Corée ( Daehan Minguk Imsi Jeongbu, 대한민국 임시정부). Fondé quelques semaines après le mouvement du 1er mars, ce gouvernement en exil, aspire à  représenter la continuité de la souveraineté coréenne face à l'occupation japonaise. Bien qu’il ne soit reconnu officiellement par aucune grande puissance, il constitue une étape fondamentale dans la construction politique du nationalisme coréen moderne. Pour la première fois, les différents courants indépendantistes s’efforcent de s’unir  autour d'une même structure institutionnelle, afin de coordonner leurs actions politiques, diplomatiques et militaires.


         Figure 4. Membres du Gouvernement provisoire de la République de Corée à Shanghai, après sa fondation en 1919. Cette organisation en exil coordonna la lutte pour l’indépendance coréenne durant la période de domination japonaise. Source : Wikimedia 
         Figure 4. Membres du Gouvernement provisoire de la République de Corée à Shanghai, après sa fondation en 1919. Cette organisation en exil coordonna la lutte pour l’indépendance coréenne durant la période de domination japonaise. Source : Wikimedia 

Le choix de Shanghai ne relève pas du hasard, la ville offre des conditions particulièrement favorables à l'activité politique clandestine. Plus encore, la concession française apparaît comme un espace relativement protecteur pour les militants coréens. Il convient toutefois d'éviter toute interprétation excessive : la France ne soutient pas officiellement l'indépendance coréenne et ne remet jamais en question ces relations diplomatiques avec le Japon. La concession française (10) ne constitue donc pas un refuge politique. Elle représente plutôt un espace relativement autonome administratif, ou les autorités japonaises disposent d'une capacité d'intervention plutôt limitée, contrairement à l'ensemble du territoire, placée sous son contrôle direct.


Cette situation permet aux indépendantistes coréens de développer des réseaux de communication, d'organiser des réunions politiques et de maintenir une activité diplomatique relativement discrète. Les frontières complexes qui caractérisent Shanghai offrent ainsi des opportunités inédites aux militants en exil. La concession française devient progressivement un lieu de circulation, des informations, des financements et des contacts internationaux, indispensable à la survie du mouvement indépendantiste.


Parmi les figures majeurs de cette diplomatie de l’exil Kim Gu (11) occupe une place centrale, militants nationaliste de premier plan, il devient l'un des principaux dirigeants du gouvernement provisoire coréen. Son action vise à maintenir vivante la cause de l'indépendance autour des communautés coréennes dispersées en Chine, en Mandchourie aux États-Unis et dans d'autres régions du monde. Kim Gu, cherche également à renforcer les liens avec les mouvements anticolonialistes asiatique, convaincu que la lutte coréenne  s’inscrit dans un combat plus large contre l'impérialisme.


Une autre personnalité essentielle est Syngman Rhee (12). Installé principalement aux États-Unis, il contribue à donner une dimension internationale à la question coréenne grâce à sa maîtrise de l'anglais et sa connaissance des milieux politiques occidentaux. Il poursuit l’objectif  d’attirer l'attention des diplomaties américaine et européenne sur le sort de la Corée. Même si ses démarches obtiennent des résultats limités, elle participe à faire connaître les revendications coréennes dans les conférences internationales de l'entre-deux-guerres.


Kim Kyu-sik (13) joue également un rôle important dans cette stratégie diplomatique. Formé dans des institutions occidentales est parfaitement anglophone, il représente les indépendantistes coréens lors de plusieurs initiatives internationales.


Ainsi, bien que le gouvernement provisoire coréen ne dispose ni d'un territoire, ni d'une reconnaissance diplomatiques formelle, il parvient progressivement à développer les attributs d'un véritable acteur politique international. À travers des représentations à l'étranger, des réseaux de financement, des publications et des missions diplomatiques, il construit une légitimité qui dépasse le simple cadre de la résistance clandestine. Cette diplomatie de l'exil contribue à maintenir la question coréenne sur la scène internationale pendant toute la période coloniale.


L'expérience shanghaienne  joue également un rôle majeur dans la mémoire nationale coréenne contemporaine. Aujourd'hui encore le siège du gouvernement provisoire à Shanghai est considéré comme un lieu symbolique majeur de l'histoire de l'indépendance coréenne. Il rappelle que malgré la disparition temporaire de l'État coréen entre 1910 et 1945 une partie des élites nationales poursuit le combat depuis l'étranger afin de persévérer l'idée même d'une nation coréenne souveraine.


En définitive, Shanghai est plus particulièrement la concession française constitue un élément essentiel de l'histoire de la résistance coréenne. Sans être un soutien officiel à l'indépendance, cet espace offre aux militants coréen des conditions favorables à l'organisation politique diplomatique de leur lutte, la ville devient ainsi le laboratoire d'une diplomatie en exil qui prépare sur le long terme le retour de la Corée sur la scène internationale.


III. Paris : une vitrine internationale pour la cause coréenne

Si Shanghai constitue le principal centre opérationnel de la résistance coréenne en exil, Paris apparaît quant à elle comme un espace privilégié de visibilité internationale. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la capitale française devient le cœur de la diplomatie mondiale en accueillant la conférence de la paix de Paris, chargée de redéfinir l'ordre international. Pour les nationalistes coréen, ce moment représente une possibilité unique de faire entendre leur voix au-delà de l'Asie et de porter la question coréenne sur la scène diplomatique internationale.


Depuis l'annexion de la Corée par le Japon, en 1910 les indépendantistes cherchent à attirer l'attention de la communauté internationale sur la situation de leur pays. La fin du conflit mondial nourrit de nombreux espoirs. Le président américain Wilson a en effet popularisé le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, suscitant l'espoir de nombreux mouvements nationalistes à travers le monde. Les coréens espèrent alors que les vainqueurs de la guerre adoptent ses principes à leur situation, et s'interrogent par la suite sur la domination japonaise sur la péninsule.


C'est dans ce contexte que le gouvernement provisoire de la république de Corée, fondée à Shanghai, décide d'envoyer une délégation à Paris, la figure centrale de cette initiative est Kim Kyu-sik, diplomate et intellectuel, familier des milieux internationaux, il reçoit la mission de représenter les aspirations du peuple coréen auprès des représentants politiques réunis à Versailles. Malgré l'absence de soutien officiel des grandes puissances, sa présence témoigne de la volonté des nationalistes coréens d'inscrire leurs combats dans le cadre du droit international et du principe d'autodétermination des peuples.


Toutefois les espoirs coréens se heurtent rapidement à la  réalité géopolitique de l’après-guerre. Le Japon figure parmi les puissances victorieuses et sièges aux côtés des Alliés lors de la conférence. Dans ce contexte, les revendications coréennes ne sont pas officiellement évaluées par les négociateurs. Malgré cette absence de reconnaissance institutionnelle, la présence des représentants coréens à Paris revêt une importance symbolique majeure. Pour la première fois, la question coréenne est portée au centre de la diplomatie internationale contemporaine.


Face à l'impossibilité d'accéder directement aux négociations de Versailles, les militants coréens développent une stratégie parallèle fondée sur l'information, la communication et la mobilisation de l'opinion publique. C'est dans cette perspective que voit le jour le Bureau d'Information coréen à Paris (14). Cette structure a pour objectif de diffuser les informations sur la situation en Corée, de dénoncer les violences de l'occupation japonaise et de sensibiliser les élites politiques, intellectuelles et médiatiques européennes à la cause de l'indépendance.


Le bureau publie ainsi plusieurs brochures, mémoires et documents en français destinés aux journalistes universitaires, diplomates et responsables politiques. Ces  publications présentent les revendications nationales coréennes et mettent en avant les événements du mouvement du 1er mars 1919 dont la répression a profondément marqué l'opinion des militants indépendantistes. L’objectif n'est pas seulement d'obtenir un soutien politique immédiat mais également d'inscrire durablement la question coréenne dans les débats internationaux relatifs aux droits des peuples et à l'autodétermination.


En juin 1920 est fondée à Paris l'association des amis de la Corée qui réunit des intellectuels, artisans et  militants favorables à la cause coréenne. L’objectif de cette organisation est de sensibiliser l'opinion publique français aux conséquences de l'occupation japonaise. Parallèlement les membres de la délégation entretiennent des liens avec les communautés coréennes présentes en France notamment l'association des Coréens de France créée en 1919, malgré des moyens limités ses réseaux participe à la diffusion de la cause coréenne en Europe et renforce l'ancrage parisien de cette diplomatie de l'exil.


Dans cette logique, les nationalistes cherchent à mobiliser les réseaux intellectuels européens. Paris capitale culturelle de l'époque offre un terrain particulièrement favorable à cette stratégie. Les représentants coréen multiplient les contacts avec des universitaires journalistes, écrivains et militants pacifique susceptible de relayer leur cause. Cette diplomatie d'influence repose moins sur les canaux diplomatiques classiques et officiels que sur la capacité à convaincre les acteurs de la société civile européenne.


Parmi les personnalités ayant contribué à cette visibilité figure notamment Félicien Challaye (15). Philosophe, journaliste et militant engagé dans la défense des peuples colonisés, il s'intéresse à la situation coréenne et participe à la diffusion des revendications indépendantistes dans certains cercles intellectuels français. Bien que son influence demeure limitée à des lieux spécifiques, son engagement témoigne de l'existence de relais européens sensible à la question coréenne.


Autre personnalité française, Louis Marin, député influent de la troisième république, figure majeure de la politique française de l'entre-deux-guerres ayant découvert la Corée lors d'un voyage en Asie en 1901.  Il développe un intérêt durable pour son histoire et son devenir convaincus de la légitimité des revendications indépendantistes coréennes,  par conséquent il soutient activement le gouvernement provisoire de la République de Corée .


Une autre figure importante est celle de Seu Ring-hai (16), intellectuel et militant coréen actif dans le réseau franco-coréen de l'époque. Son action contribue à renforcer les échanges entre les représentants coréens et certains milieux politiques et culturels français. À travers ses écrits et ses interventions, il participe à faire connaître les aspirations nationales coréennes auprès d'un public européen encore largement méconnaissant de la situation de la péninsule.

Dans cette perspective, il fonde en 1929 l'Agence Korea, situé au 7 rue Malebranche dans le 5e arrondissement de Paris, afin de servir de relais d’informations au gouvernement provisoire. Il publie plusieurs ouvrages en français, dont le roman historique Autour d’une vie coréenne (1929) et un recueil de contes traditionnels coréens intitulé, Miroir, cause de malheur (1934).


Cependant, il convient de rappeler que cette mobilisation ne débouche pas sur un soutien officiel de la France à l'indépendance de la Corée. Les autorités françaises demeurent avant tout influencées par leurs intérêts diplomatiques et par le maintien de la relation avec le Japon. Ainsi malgré les limites de leurs actions diplomatiques les nationalistes coréens parviennent à utiliser Paris comme une véritable tribune internationale. La capitale française devient un espace où la question coréenne peut être exposée, discuter et relayer auprès d'un public plus large. Cette stratégie contribue à internationaliser plus largement la cause de l'indépendance coréenne. 


En somme, l'expérience parisienne complète le travail politique entrepris à  Shanghai. Tandis que le gouvernement provisoire construit des bases institutionnelles, Paris offre une vitrine internationale permettant de diffuser les revendications coréennes auprès des élites européennes. Faute de constituer un soutien officiel à l’indépendance, la capitale française joue ainsi un rôle majeur dans l’élaboration d'une diplomatie alternative.


IV. Réseaux militants, intellectuels et circulations des idées anticoloniales

L'histoire des relations franco-coréennes durant la période coloniale ne se limite pas seulement aux démarches diplomatiques menées à Shanghai ou à Paris. Elle s'inscrit également dans un ensemble plus vaste de réseaux militants, intellectuels et politiques se développant dans la capitale française au lendemain de la Première Guerre mondiale. Paris devient alors un véritable laboratoire des contestations anti-coloniales ou se croisent des militants venus d'Asie, d'Afrique et du Moyen-Orient. Pour les indépendantistes coréens ces espaces de rencontres offrent l'opportunité de faire connaître leur combat tout en s’inscrivant dans une réflexion plus globale sur l'émancipation des peuples colonisés.


Au cours des années 1920 la France possède l'un des plus vastes empires coloniaux du monde. Pourtant Paris accueille également de nombreux mouvements critiques à l'égard de la domination coloniale. Des associations, des revues et des cercles intellectuels ainsi que des organisations politiques constituent autant d'espace de débat sur le droit des peuples et le principe d'autodétermination. Les militants coréens comprennent rapidement l'intérêt de ces réseaux pour diffuser leurs revendications et établir  des contacts au-delà des cercles strictement diplomatiques.


Parmi les organisations susceptibles de régler certaines de leurs préoccupations figurent la Ligue des droits de l'Homme (17). Héritière de l'affaire Dreyfus et attachée à la défense des libertés fondamentales, elle constitue un lieu d'expression privilégié pour les nombreuses causes internationales. Même si la question coréenne n'occupe pas une place centrale dans ses activités, les principes défendus par la Ligue offrent un cadre intellectuel favorable à la dénonciation des violences coloniales.


Cette stratégie s'appuie également sur les milieux anti-colonialistes français qui se développent dans l'entre-guerre. Journalistes, universitaires, écrivains et militants politiques s'intéressent progressivement à la situation vécue par les peuples placés sous domination étrangère. Dans ce cadre, la Corée apparaît comme l'un des nombreux exemples de nations privées de sa souveraineté : les représentants coréens diffusent des brochures, participent à des conférences et publient des articles destinés à sensibiliser les interlocuteurs à la réalité de l'occupation japonaise.


Les réseaux constituent à Paris un rôle essentiel dans l'internationalisation de la cause coréenne. Ils permettent aux indépendantistes de sortir de leur isolement diplomatique, d'établir des liens avec d'autres mouvements de libération nationale et de diffuser leurs revendications auprès d'un public plus large. À travers ces échanges la lutte coréenne s’inscrit progressivement dans un espace politique transnational qui dépasse largement les frontières de l'Asie.


Paris offre aux militants coréens un cadre propice aux rencontres, au débat et aux opérations intellectuelles, elle devient dès lors un carrefour où s'élabore les stratégies des solidarités et des discours qui participent à la diffusion mondiale des idées anti-coloniales.


V. Une relation davantage symbolique que diplomatique

L'étude de la relation franco-coréenne entre 1910 et 1945 traduit une réalité complexe qui dépasse le cadre traditionnel des relations diplomatiques. Pendant cette période la Corée est intégrée à l'empire japonais et ne dispose plus d'une souveraineté internationale reconnue. Dans ce contexte, les contacts entre la France et la Corée ne peuvent prendre la forme de relation interétatique classique, en revanche ils s’inscrivent  principalement dans des dynamiques intellectuelles culturelles et militantes. La France n'apparaît donc pas comme un acteur diplomatique majeur de la question coréenne mais plutôt comme un espace propice aux revendications indépendantistes. 


L'un des éléments les plus significatifs de cette période réside dans l'absence de reconnaissance officielle du gouvernement provisoire de la République de Corée. Malgré les efforts déployés  par les représentants coréens pour obtenir un soutien auprès des grandes puissances, la France comme la majorité des États occidentaux ne reconnaît jamais formellement cette institution. Dans ces conditions, le gouvernement français privilégie la préservation de ses intérêts diplomatiques plutôt qu'un soutien à une cause susceptible de fragiliser sa relation avec Tokyo.


Toutefois, réduire les relations franco-corraine à cette absence de reconnaissance diplomatique serait insuffisant. Si la France soutient pas officiellement l'indépendance de la Corée, elle confère néanmoins un environnement favorable à l'expression de certaines revendications nationalistes. Cette spécificité résulte notamment du rôle particulier joué par Paris pendant l'entre-deux-guerre capital intellectuel et culturel, au premier plan la ville attire les étudiants les journalistes les écrivains et les militants venus du monde entier. Les représentants coréens y trouvent un espace relativement ouvert où ils peuvent représenter leur cause.


En outre de la dimension intellectuelle, la dimension culturelle de cette relation ne doit pas être négligée. Depuis l'établissement des relations diplomatiques entre la France et la Corée à la fin du XIXe siècle des échanges sont progressivement développés par  des personnes telles que Victor Collin de Plancy (18). En effet, il avait déjà contribué à faire connaître la culture coréenne en France avant l'annexion japonaise. Durant la période coloniale cette curiosité culturelle se poursuit même si elle demeure limitée elle contribue néanmoins à maintenir un certain intérêt pour la Corée dans les milieux français et persévère l'existence symbolique de la nation coréenne sur la scène internationale.


Conclusion

Entre 1910 et 1945, la relation franco-coréenne ne repose pas sur une alliance diplomatique institutionnelle (19), mais davantage sur une relation d'exception qui fait de la France un espace de circulation politique, intellectuelle et culturelle.


De Shanghai à Paris, les militants coréens utilisent les réseaux français comme des tremplin de visibilité internationale, la France devient par conséquent un pôle où s’élabore la diplomatie de l’exil coréen. 


Cependant la fin de la seconde guerre mondiale, ainsi que la libération de la corée en 1945,  puis la division de la péninsule dans le contexte de la guerre froide transforme profondément la nature de ses relations. Quelques années plus tard l'éclatement de la guerre de Corée conduit la France à s'engager militairement aux côtés de la République de Corée sous l'égide des Nations Unies cet engagement marque un tournant majeur  au sein de la relation franco-coréenne, celle-ci cesse alors d'être principalement porté par des réseaux intellectuels et militants pour devenir une relation politique,  diplomatique et militaire.



Notes de bas de page :


1 -  La dynastie Joseon (1392-1910) est la dernière dynastie de l'histoire coréenne avant l'annexion japonaise. Elle structure durablement la société coréenne autour des principes du néoconfucianisme et constitue l'un des fondements de l'identité nationale coréenne contemporaine.


2 -  La restauration de Meiji désigne le changement de régime intervenu au Japon en 1868, mettant fin au shogunat Tokugawa (1603-1868) et rétablissant l'autorité de l'empereur Meiji. Cette période marque le début d'un vaste processus de modernisation politique, économique, militaire et administrative inspiré des modèles occidentaux, qui transforme rapidement le Japon en puissance régionale puis impériale.


3 -  Le traité de Kanghwa, signé le 26 février 1876 entre le Japon et le royaume de Joseon à la suite de l'incident de l'île de Ganghwa (1875), constitue le premier traité inégal imposé à la Corée. Il ouvre trois ports coréens au commerce japonais, accorde des privilèges extraterritoriaux aux ressortissants japonais et reconnaît officiellement l'indépendance de la Corée vis-à-vis de la Chine, facilitant ainsi l'accroissement de l'influence japonaise sur la péninsule.


4 -  Le traité d'Eulsa (1905) établit le protectorat japonais sur la Corée en lui retirant le contrôle de sa politique étrangère, ouvrant la voie à son annexion par le Japon en 1910.


5 -  Le Samil Undong (삼일운동) ou Mouvement du 1er Mars est un soulèvement nationaliste coréen lancé le 1er mars 1919 contre la domination japonaise. Malgré sa répression, il marque l'essor du mouvement indépendantiste coréen et conduit à la création du Gouvernement provisoire coréen à Shanghai.


6 -  Les Quatorze Points sont un programme de paix présenté par le président américain Woodrow Wilson devant le Congrès le 8 janvier 1918. Fondés sur les principes de diplomatie ouverte, de sécurité collective et de droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ils suscitent de grands espoirs parmi les mouvements nationalistes des territoires colonisés, notamment en Corée, où ils sont perçus comme une légitimation des revendications indépendantistes.


7 -  La Conférence de la paix de Paris (18 janvier 1919 – 21 janvier 1920) rassemble les puissances alliées après la Première Guerre mondiale afin de négocier les traités de paix.


8 -  Le Gouvernement provisoire de la République de Corée est fondé à Shanghai le 11 avril 1919 par des nationalistes coréens en exil. Il devient le principal symbole politique de la lutte pour l'indépendance face à la domination japonaise.


9 -  Les concessions étrangères sont des territoires urbains placés sous l'administration de puissances étrangères à la suite de traités inégaux conclus avec la Chine au XIXᵉ siècle.


10 -  La concession française de Shanghai, établie en 1849 à la suite des traités inégaux imposés à la Chine, constitue un territoire administré par la France au sein de la ville. Dotée de privilèges extraterritoriaux, elle devient au début du XXᵉ siècle un important centre d'échanges économiques, politiques et culturels, accueillant notamment de nombreux exilés et militants asiatiques.


11 -  Kim Gu (1876-1949) est l'une des principales figures du mouvement indépendantiste coréen. Président du Gouvernement provisoire de la République de Corée à Shanghai à partir de 1927, il consacre sa vie à la lutte contre la domination japonaise et demeure aujourd'hui l'un des héros nationaux les plus respectés de l'histoire coréenne.


12 -  Syngman Rhee (1875-1965) est une figure majeure du mouvement indépendantiste coréen. Représentant du Gouvernement provisoire à l'étranger, il devient le premier président de la Corée du Sud en 1948.


13 -  Kim Kyu-sik (1881-1950) est une figure du mouvement indépendantiste coréen. Diplomate du Gouvernement provisoire, il défend la cause coréenne auprès des puissances occidentales après la Première Guerre mondiale.


14 -  Créé dans les années 1920, le Bureau d'information coréen à Paris a pour mission de sensibiliser les milieux politiques et intellectuels français à la question coréenne et de soutenir l'action diplomatique du Gouvernement provisoire de la République de Corée en Europe.


15 -  Membre de la Ligue des Droits de l'Homme et de la Ligue de défense des indigènes, chargé de mission en Extrême-Orient par le Gouvernement français en 1919, il prononça de nombreux discours et publia plusieurs articles dans des journaux pour évoquer la question de la Corée.


16 -  Seo Yeong-hae (1902-1949), dit Seu Ring-hai, est un intellectuel et militant indépendantiste coréen installé en France. Fondateur de l'Agence Korea à Paris, il agit comme représentant du Gouvernement provisoire de la République de Corée et contribue à faire connaître la cause coréenne auprès du public français et européen.


17 -  Fondée en 1898 à la suite de l'affaire Dreyfus, la Ligue des droits de l'Homme est une organisation française de défense des libertés fondamentales. Dans l'entre-deux-guerres, elle participe à la diffusion des débats relatifs aux droits des peuples, à l'autodétermination et aux questions coloniales, offrant un cadre favorable à l'expression de certaines revendications nationalistes étrangères.


18 -  Victor Collin de Plancy (1853-1924), diplomate et orientaliste français, est l'une des figures fondatrices des relations franco-coréennes. Représentant de la France à Séoul entre 1888 et 1906, il joue un rôle majeur dans le renforcement des échanges diplomatiques et culturels entre les deux pays et contribue à faire connaître la civilisation coréenne auprès du public français.


19 -  La diplomatie institutionnelle correspond aux relations officielles entre États souverains, fondées sur la reconnaissance mutuelle et exercées par l'intermédiaire d'institutions diplomatiques reconnues. Durant la période coloniale (1910-1945), le Gouvernement provisoire coréen ne bénéficiant pas d'une reconnaissance internationale formelle, son action relève davantage d'une diplomatie parallèle ou d'exil que d'une diplomatie institutionnelle.


Bibliographie :


BABICZ, Lionel, « Le Japon de Meiji et la Corée », Ebisu, n° 4, 1994, p. 77-105.


BARJOT, Dominique, « Louis Marin, un grand défenseur de l'indépendance coréenne », Académie des sciences d'outre-mer, 2025.


DAYEZ-BURGEON, Pascal, Histoire de la Corée : des origines à nos jours, Paris, Tallandier, 2012.


DAYEZ-BURGEON, Pascal et KIM Joo-no, De Séoul à Pyongyang : idées reçues sur les deux Corées, Paris, Le Cavalier Bleu, 2013.


RADIO CORÉE INTERNATIONALE (dir.), L'Histoire de Corée, Séoul, Radio Corée Internationale, 1995.


Centre Culturel Coréen, Mémoire de 1919 : histoire de la résistance coréenne, catalogue d'exposition, Paris, Centre Culturel Coréen, 2019.



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