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L’Arctique et l’Antarctique des zones de tension au XXIe siècle

  • Photo du rédacteur: cirmafrance
    cirmafrance
  • 4 déc. 2025
  • 7 min de lecture

Depuis le milieu du XIXᵉ siècle, les régions polaires apparaissent comme l’une des dernières grandes frontières de l’exploration humaine. Des expéditions britanniques et françaises aux figures emblématiques de Jean-Baptiste Charcot ou de Paul-Émile Victor, les pôles ont longtemps été associés à l’aventure scientifique et à la conquête des limites du monde connu. Mais cette fascination, dissimule un enjeu plus profond, car ces espaces, autrefois perçus comme lointains et marginaux, sont devenus au XXIᵉ siècle des zones de rivalités stratégiques majeures.


Les pôles occupent désormais une place centrale dans les rivalités stratégiques contemporaines. L’Arctique fut jadis un domaine de coopération « exceptionnelle », notamment grâce au Conseil de l’Arctique, créé en 1996 pour promouvoir l’entente environnementale et scientifique. Cependant, ce paradigme s’effrite : l’Arctique, autrefois défini par une gouvernance collaborative, tend désormais à devenir un nouvel espace de realpolitik, en particulier depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. En d’autres termes, la montée des tensions internationales transforme les hautes latitudes nord en un véritable foyer de compétition entre grandes puissances.


L’Antarctique, de son côté, est préservé des conflits par un traité international unique signé en 1959. Ce continent, présenté comme une « terre de paix et de science », est demeuré remarquablement stable pendant plusieurs décennies. Néanmoins, de nouvelles dynamiques, à savoir les avancées technologiques, les intérêts économiques émergents et la recomposition multipolaire, laissent entrevoir la possibilité que l’Antarctique devienne à son tour un théâtre de rivalités étatiques.



Pôles et ressources, un double « eldorado » sous contraintes : exploiter ou protéger ?

L'Arctique et l'Antarctique apparaissent comme deux espaces de ressources potentiellement considérables, mais soumis à des régimes très différents.


Dans l’Arctique, les estimations géologiques laissent envisager la présence d’importantes réserves d’hydrocarbures, dont une part significative des ressources mondiales non découvertes de pétrole et de gaz se situerait au nord du cercle polaire. Ces gisements, en grande partie offshore, deviennent plus accessibles à mesure que la banquise estivale recule. La Russie a fait de cette « base de ressources » arctique un pilier de sa stratégie énergétique : grands projets gaziers comme Yamal LNG, développement massif de la Route maritime du Nord (RMN) comme corridor d’exportation vers l’Asie, partenariats renforcés avec la Chine pour écouler son gaz et son pétrole et cofinancer des infrastructures portuaires et industrielles. De leur côté, les autres États riverains (Norvège, États-Unis via l’Alaska, Canada, Danemark via le Groenland) explorent ou exploitent également des ressources maritimes, minières et halieutiques, même si les contraintes environnementales et les pressions sociétales limitent certains projets. À cela s’ajoute la pression croissante sur des ressources stratégiques, les minerais rares, terres rares, nodules polymétalliques et sur les nouvelles routes maritimes (RMN, passage du Nord-Ouest) appelées à réduire significativement les distances Asie–Europe.


L'Arctique renfermerait 13% des ressources mondiales non découvertes de pétrole et 30 % de celles de gaz naturel essentiellement en Russie et en Alaska. Source : Institut de géophysique américain.

L’Antarctique, à l’inverse, est juridiquement verrouillé du point de vue de l’exploitation minière. Le Protocole de Madrid de 1991, intégré au Système du Traité sur l’Antarctique, interdit toute activité minière à des fins autres que scientifiques et érige le continent en « réserve naturelle consacrée à la paix et à la science ». Pourtant, le sous-sol antarctique est lui aussi perçu comme un « eldorado gelé » : la logique géologique issue suggère la présence potentielle de charbon, de pétrole, de gaz ou de minerais divers, même si les estimations sérieuses restent limitées et très prudentes. Pour l’instant, ces ressources demeurent « en réserve », juridiquement inaccessibles au moins jusqu’à l’échéance de 2048, date à partir de laquelle le protocole pourra éventuellement être renégocié, sans pour autant s’éteindre de plein droit. En revanche, l’océan Austral voit déjà une exploitation croissante du vivant (pêche au krill, légine, bioprospection) qui révèle des appétits économiques bien réels, malgré le cadre de régulation de la CCAMLR et les tentatives – souvent bloquées – d’étendre les aires marines protégées.


Ainsi, si l’Arctique est déjà engagé dans une trajectoire de mise en valeur énergétique et minière concrète, au prix d’un risque environnemental majeur, l’Antarctique reste pris dans un régime de prohibition préventive, mais les ressources potentielles alimentent d’ores et déjà les calculs stratégiques de plusieurs puissances. Dans les deux cas, le changement climatique joue un rôle de catalyseur : il ouvre des espaces (routes, zones libres de glace) et accroît en même temps la vulnérabilité des milieux polaires, rendant l’exploitation à la fois plus tentante et plus risquée.



Militarisation, infrastructures et sécurité : les pôles, nouveau théâtre d'opérations ?

Sur les projections de Mercator, difficile de se rendre compte de l'importance stratégique des pôles, notamment en matière de défense. Le contraste entre Arctique et Antarctique est saisissant, même si l’on observe, dans les deux régions, un glissement vers des logiques sécuritaires.


L’Arctique connaît une militarisation rapide et ouverte. La Russie y a réactivé ou construit des dizaines de bases et d’aérodromes, déployé des systèmes sophistiqués de défense aérienne et côtière et modernisé sa Flotte du Nord, soutenue par la plus grande flotte de brise-glaces au monde, dont plusieurs à propulsion nucléaire. L’objectif est clair, il s'agit de contrôler le littoral et les voies maritimes arctiques, être capable de projeter des troupes et sécuriser les ressources et infrastructures stratégiques. Du côtés des États-Unis, du Canada et des alliés européens, ils renforcent à leur tour leurs dispositifs : augmentation de la fréquence et de l’ampleur des exercices, comme le Cold Response, opérations canadiennes dans l’Archipel arctique, développent des investissements dans les brise-glaces, travaillent à la modernisation des radars d’alerte avancée en Alaska et au Groenland. L’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN étend encore la profondeur stratégique alliée dans le Grand Nord.



À cette dynamique s’ajoute la montée en puissance de la Chine, qui se proclame « État quasi arctique » et développe une présence à la fois scientifique, économique et technologique (brise-glaces, stations de recherche, infrastructures portuaires en coopération avec la Russie, stations satellites, drones sous-marins). Les Occidentaux soupçonnent la dualité de certains équipements : une partie des installations scientifiques chinoises serait potentiellement mobilisable à des fins de surveillance, de communication ou d’appui à des opérations navales.


Cette forte présence militaire et la course aux armements toujours plus sophistiqués, rendent es incidents beaucoup plus fréquents. Comme les survols répétés par des bombardiers russes, patrouilles navales sino-russes près de l’Alaska, les manœuvres de l’OTAN en mer de Barents, sabotage présumé de câbles sous-marins en Atlantique nord et dans les hautes latitudes. L’Arctique est ainsi devenu un théâtre de confrontation indirecte, où les démonstrations de force demeurent sous le seuil de la guerre ouverte mais créent un climat d’instabilité.


L’Antarctique, en revanche, demeure en principe totalement démilitarisé : le Traité interdit tout déploiement de forces, d’armes ou de structures à vocation militaire. Cependant, on y observe une montée en puissance de capacités à « double usage ». La multiplication des bases, notamment chinoises, mais aussi indiennes, coréennes, turques, s’accompagne d’infrastructures logistiques (pistes d’aviation, brise-glaces, stations de communication satellitaire) qui présentent un potentiel d’emploi militaire, même si leur usage déclaré reste scientifique. La rareté des inspections mutuelles, le manque de transparence sur la nature exacte de certains équipements, ou la présence de personnels issus d’armées nationales dans des missions officiellement civiles nourrissent les soupçons. Les grands programmes de surveillance spatiale, d’astronomie ou de télédétection menés depuis le plateau antarctique peuvent, eux aussi, avoir une dimension stratégique.


On assiste donc à une forme de militarisation différenciée : explicite, assumée et symétrique dans l’Arctique ; implicite, indirecte et juridiquement contrainte en Antarctique. Dans les deux cas, la maîtrise du milieu polaire dépend d’un arsenal d’infrastructures lourdes (brise-glaces, bases, ports en eaux profondes, câbles sous-marins, satellites) qui participent à la projection de puissance, même lorsque le discours officiel reste centré sur la science ou le développement durable.



Gouvernance et rivalités géopolitiques : qui contrôle vraiment les pôles ?

La question de la gouvernance est essentielle, puisque la multipolarisation des pôles ne peut s'effectuer sans un dialogue international. Sous le prisme géopolitique et institutionnel, les deux pôles offrent des configurations contrastées mais convergent vers un même risque : la remise en cause des cadres de coopération construits au XXᵉ siècle.


En Arctique, la gouvernance repose sur une combinaison de souverainetés nationales affirmées, via la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et d’un forum de coopération souple, le Conseil de l’Arctique. Pendant plus de deux décennies, ce dernier a incarné une « exception arctique », permettant des accords pragmatiques sur le secours en mer, la pollution et la recherche scientifique, en maintenant les questions de sécurité hors de son périmètre. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a cependant brisé ce fragile équilibre : les sept autres États membres ont suspendu leurs activités conjointes avec Moscou, plongeant le Conseil dans une quasi-paralysie. Depuis, les projets continuent en format « Arctic-7 », sans la Russie, tandis que cette dernière renforce sa coopération bilatérale avec la Chine. Parallèlement, les contentieux juridiques – statut des passages du Nord-Ouest et des routes longeant la Sibérie, interprétation des extensions de plateau continental, régime du Svalbard – restent pour l’heure gérés dans le cadre du droit de la mer et par des accords bilatéraux, mais pourraient se durcir avec l’augmentation du trafic et l’affirmation de la liberté de navigation par les puissances extérieures. L’Arctique devient ainsi un espace où s’entrecroisent rivalités OTAN/Russie, ambitions chinoises et intérêts économiques globaux, sur fond de délitement du principal forum multilatéral régional.



L’Antarctique, de son côté, est régi par un système beaucoup plus intégré : le Système du Traité sur l’Antarctique. Celui-ci a gelé les revendications territoriales, démilitarisé le continent et encadré étroitement les activités humaines, tout en laissant subsister des zones d’ambiguïté et de rivalité symbolique. L’échéance de 2048, souvent mal comprise, cristallise désormais les inquiétudes : elle ne marque pas l’expiration du Protocole de Madrid, mais ouvre la possibilité d’une renégociation. Certains États et milieux stratégiques y projettent déjà l’hypothèse d’un assouplissement de l’interdiction minière, voire d’une remise en cause du compromis fondateur. À cela s’ajoute l’entrée en scène de puissances émergentes (Chine, Inde, Corée du Sud, etc.) qui n’étaient pas parties prenantes du compromis territorial initial et entendent peser sur l’avenir du continent au nom d’une approche plus universelle du « bien commun ». La difficulté croissante à obtenir un consensus sur des sujets sensibles, comme la création de nouvelles aires marines protégées, illustre cette fragmentation latente des intérêts.


En cas de durcissement géopolitiques, plusieurs scénarios de fragmentation peuvent être envisagés : retrait unilatéral d’un État du traité ; contournement progressif des règles par des pratiques de fait (activités à peine déguisées, usage ambigu de matériels militaires, pressions économiques) ; constitution de blocs concurrents proposant des interprétations divergentes du statut du continent (maintien strict du sanctuaire vs. exploitation encadrée). Tous ces scénarios restent hypothétiques, mais le simple fait qu’ils soient désormais discutés par les analystes témoigne de l’érosion de la confiance, mais surtout d'une rude compétition.

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