Le Triangle de Weimar (1991-2025)
- cirmafrance
- 29 août 2025
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En résumé :
Le Triangle de Weimar a vu plusieurs sommets marquants (1993, 1999, 2003, 2011, 2022–2024).
Il a connu des pauses ou ralentissements (années 2000, 2014–2016), mais a repris intensément à partir de 2022, renforcé par la crise ukrainienne.
L’activité thématique ministérielle (Finances, Défense, Affaires européennes) s’est fortement accrue entre 2023 et 2025.
En 2025, le format évolue avec l’émergence du Weimar+, incluant d’autres États européens (Espagne, Italie, Royaume-Uni, UE) pour répondre à de nouvelles dynamiques stratégiques.

Le Triangle de Weimar désigne un forum trilatéral informel réunissant la France, l’Allemagne et la Pologne. Il a été créé les 28-29 août 1991 lors d’une rencontre à Weimar entre les ministres des Affaires étrangères Roland Dumas (FR), Hans-Dietrich Genscher (DE) et Krzysztof Skubiszewski (PL). Le Triangle ne constitue pas une organisation internationale formelle, mais repose sur la concertation politique entre gouvernements, sans traité constitutif, sans secrétariat permanent ni budget propre. Le Triangle de Weimar est donc une instance souple, sans personnalité juridique, visant à « identifier des intérêts communs sur l’avenir de l’Europe » selon la déclaration fondatrice. Le conflit entre l’Ukraine et la Russie a permis de relancer cet outil stratégique et politique, fort d’un PIB, d’une population et d’une armée comparable à celle de la Russie.
I) Histoire du Triangle de Weimar
Le Triangle de Weimar prend forme dans le contexte de l’après-Guerre froide. La réunion fondatrice du 29 août 1991 intervient quelques semaines après la tentative de putsch à Moscou (août 1991) et alors que la Pologne, libérée du bloc soviétique, aspire à rejoindre les structures euro atlantiques.
Préparer l’inclusion de la Pologne dans l’Union et l’OTAN
Les trois ministres actent un agenda commun qui pose les bases d’une vision partagée de l’Europe, la Pologne s’engageant sur la voie des réformes démocratiques et de l’économie de marché, soutenue par Paris et Bonn. Ainsi, en avril 1992, la France et l’Allemagne appuient l’obtention par la Pologne d’un statut d’associé spécial à l’Union de l’Europe occidentale (UEO), alors bras armé européen de l’OTAN. Cet appui symbolique préfigure le chemin de Varsovie vers l’Alliance atlantique et l’UE.
Durant les deux décennies qui suivent, le Triangle se réunit régulièrement et élargit son champ d’action. Des réunions ministérielles se tiennent dans de nouveaux formats : Affaires européennes (depuis 2003), Défense (depuis 1999), Finances (depuis 2003), signe que le Triangle couvre de plus en plus de domaines. Sur la scène européenne, le Triangle se positionne comme un laboratoire d’idées. Par exemple, en 2006, les trois pays poussent l’idée d’un « ministre européen des Affaires étrangères » dans le cadre du projet de Constitution européenne. En 2011, ils lancent un projet de groupement tactique commun (« EU Weimar Battlegroup ») de 1 700 soldats, opérationnel à partir de 2013 et placé sous commandement polonais, une contribution concrète à la politique européenne de sécurité et de défense (PESD). Mais, la visibilité du Triangle de Weimar reste toutefois limitée dans l’opinion. Après l’accession de la Pologne à l’UE en 2004, « le Triangle devient peu visible et est perçu pour peu qu’on en ait conscience comme relevant de la politique symbolique ».

Le point de rupture - l’annexion de la Crimée
L’année 2014 marque un point de rupture géopolitique pour le Triangle de Weimar. L’annexion de la Crimée par la Russie et le déclenchement de la guerre dans le Donbass (printemps 2014) mettent à l’épreuve la cohésion du trio.
En effet, face à l’agression russe, les trois gouvernements condamnent fermement l’atteinte à la souveraineté ukrainienne. Dès février 2014, les ministres des Affaires étrangères Steinmeier (DE), Fabius (FR) et Sikorski (PL) se rendent ensemble à Kyiv pour tenter une médiation pendant la révolution de Maïdan. Toutefois, dans les mois qui suivent, Paris et Berlin prennent l’initiative du format Normandie (France, Allemagne, Ukraine, Russie) pour trouver un règlement diplomatique, sans la Pologne.
Les accords de Minsk I et II (septembre 2014 et février 2015) sont négociés par François Hollande et Angela Merkel aux côtés de Vladimir Poutine et Petro Porochenko, tandis que Varsovie est reléguée au second plan. Depuis, le Triangle connaît une période de passivité.
Depuis 2014, le soutien du Triangle à l’Ukraine
L’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine le 24 février 2022 rebat les cartes et redonne un nouvel élan au Triangle de Weimar. De nouveau confrontés au conflit, Paris, Berlin et Varsovie voient la nécessité de resserrer les rangs et de montrer une fermeté à l’égard de la Russie.
L’agression russe marque une « Zeitenwende » (changement d’ère) qui rapproche en partie les trois capitales. Une intense séquence diplomatique s’engage : le 8 février 2022, avant même le déclenchement de la guerre, Emmanuel Macron, Olaf Scholz et Andrzej Duda se réunissent en urgence à Berlin (leur première rencontre trilatérale depuis 2013). Ainsi, l’Allemagne opère un revirement majeur en décidant de réinvestir massivement dans la défense (fonds spécial de 100 Mds € et objectif de 2% du PIB pour les dépenses militaires), ce que la Pologne réclamait de longue date. Varsovie pour sa part accélère encore son effort de défense (porté à plus de 4% du PIB en 2023, avec de grosses commandes d’armement américain et sud-coréen) et se présente comme le fer de lance du soutien militaire à Kyiv en Europe. La France, tout en restant en deçà de l’engagement polonais, renforce aussi son aide militaire (canons Caesar, véhicules, défense anti-aérienne).
Le Triangle de Weimar se penche aussi sur l’après-guerre. Ses membres, parmi les plus contributeurs à l’aide à l’Ukraine, entendent jouer un rôle de premier plan dans la reconstruction du pays. Ils affichent leur soutien aux efforts internationaux pour la relance économique de l’Ukraine et à son intégration euro-atlantique : la déclaration conjointe du 24 février 2023 affirme que « l’avenir de l’Ukraine est en Europe », accueille la décision de lui accorder le statut de candidat à l’UE et encourage la poursuite de ses réformes. Enfin, en ce milieu de décennie 2020, la guerre en Ukraine a donc revitalisé le Triangle de Weimar, en lui assignant une mission stratégique claire : renforcer la sécurité européenne face à la menace russe et accompagner l’Ukraine vers la victoire et l’intégration euro-atlantique.


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