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L’Inde de Modi ouvre le Human Mobility Partnership Forum

  • Eliot Dubois
  • 6 juil.
  • 7 min de lecture

Alors que le monde entier fait face à un phénomène de barriérisation, le gouvernement nationaliste indien dirigé par Modi ouvre le Human Mobility Partnership Forum à New Delhi le 30 juin 2026. À l’occasion d’un discours inaugural, la secrétaire aux affaires consulaires, aux passeports et aux visas, ainsi qu’aux affaires relatives aux Indiens vivant à l’étranger, Sripriya Ranganathan, a rappelé que l’émigration représente une ressource d’avenir et un facteur de progrès. Ce discours rejoint la stratégie indienne qui consiste, depuis plusieurs années, à s’appuyer sur sa diaspora pour soutenir l’économie du pays et peser sur les décisions politiques internationales.


Histoire de la diaspora

Les échanges de populations entre l’Inde, l’Europe et le Moyen-Orient n’ont cessé d’exister depuis  l’Antiquité. Ils se sont toutefois accélérés à partir du XIXe siècle et de la colonisation britannique.  Entre 1834 et 1912, plus d’1,5 million d’Indiens, souvent issus de basses castes rurales, sont ainsi  envoyés dans les colonies de l’Empire afin de travailler comme ouvriers agricoles ou industriels.  Plus tard, une migration plus libre de marchands apparaît également ; il s’agit alors de membres de  castes plus hautes. Mais des tensions apparaissent, dues notamment aux conditions de travail de ces  hommes et de ces femmes : en Afrique du Sud, un jeune avocat du nom de Gandhi devient ainsi, au  début du XXe siècle, un fervent défenseur des droits des travailleurs indiens. 


À la suite de l’indépendance de l’Inde, les expatriés connaissent des parcours différents : certains  rentrent en Inde, d’autres restent dans les colonies et d’autres encore migrent vers la métropole  britannique. Leur statut change, puisqu’ils sont désormais, pour la plupart, citoyens indiens. Mais  l’expérience est d’autant plus troublante qu’à partir de 1947 et l’arrivée au pouvoir de Nehru, une  distanciation est mise en place entre New Delhi et les émigrés indiens car il considère que l’identité  nationale indienne ne peut émerger que dans le cadre territorial de l’État-nation. 


Cette situation très particulière ne stoppe pas pour autant l’émigration, qui s’installe désormais dans  des pays occidentaux comme l’Australie, les États-Unis ou le Canada, puis, à partir du choc  pétrolier de 1973 et de l’essor de l’exploitation des hydrocarbures, dans le Golfe arabo-persique.  C’est à cette période qu’apparaît le terme « diaspora indienne », bien qu’il soit discuté par les  spécialistes, notamment parce qu’on lui reproche de supposer que l’émigration indienne est forcée  — caractéristique propre de la diaspora —, ce qui n’est pas nécessairement le cas. 


À partir des années 1980 avec le gouvernement nationaliste de Rajiv Gandhi, l’émigration indienne  est considérée comme un atout et fait l’objet de multiples mesures. Désormais, le terme « diaspora »  échappe aux sciences sociales et est récupéré par le politique, qui en fait un outil de déploiement  culturel, diplomatique et économique important.  


À partir des années 2000, de nombreuses institutions sont créées en ce sens, comme la Haute  Commission de la diaspora indienne. Cette institutionnalisation croissante donne lieu à la création  d’un nouveau statut pour les émigrés sous Modi : à celui de Non-Resident Indians — NRI —, créé  en 1973, s’ajoute donc celui de Persons of Indian Origin — PIO —, qui élargit considérablement la  définition de la diaspora indienne et donc, de fait, son importance quantitative dans le monde. Dans  la foulée, le gouvernement Modi, en place depuis 2014, déploie différentes politiques pour compter,  gérer et protéger ses migrants : Sripriya Ranganathan évoque notamment la plateforme internet  eMigrate, créée en 2022, qui constitue une base de données importante sur l’émigration indienne.



La diaspora indienne aujourd’hui 

Cette évolution historique du rôle et du sens de cette diaspora permet d’en esquisser la définition. D’un point de vue quantitatif, on relève d’abord environ 19,5 millions de personnes d’origine  indienne dans le monde — hors Inde — et pratiquement 18 millions d’Indiens expatriés. Le site  eMigrate indique qu’environ 5,2 millions d’entre eux ont obtenu une autorisation gouvernementale  de type EC, qui encadre l’émigration des populations les plus vulnérables, en général des  travailleurs faiblement qualifiés. Le site met également l’accent sur les nombreux acteurs  internationaux qui interviennent dans le processus d’émigration : 2 481 recruteurs et plus de 300  000 employeurs étrangers. 


D’un point de vue qualitatif, on peut distinguer différents types de migrations : les migrations  familiales, les migrations écologiques, les migrations liées à des conflits, etc. En ce qui concerne  directement les déclarations de Sripriya Ranganathan, elle s’attache surtout à l’émigration pour le  travail et les études. On peut alors distinguer deux grandes catégories de cette émigration : d’un  côté, une émigration hautement qualifiée à destination des pays occidentaux. Elle concerne  notamment les jeunes informaticiens indiens qui travaillent dans la Silicon Valley ou qui font leurs  études dans de prestigieuses universités occidentales. Cette part d’émigrants a tendance à diminuer  du fait d’une externalisation croissante de la production dans les entreprises occidentales et de la  mise en place de réseaux de sous-traitance directement en Inde. D’autre part, il existe une  émigration de travailleurs faiblement qualifiés, la plus nombreuse, à destination notamment des  pays en développement, comme ceux du Golfe arabo-persique. 


Enfin, le terme « diaspora indienne » a une dimension téléologique importante. Autrement dit, ce  qui importe aux yeux de Modi, ce n’est pas tellement ce qu’elle est, mais ce qu’elle peut apporter ;  d’où tous les efforts faits pour la réglementer et la maîtriser. D’un point de vue intérieur, la diaspora  indienne est un outil culturel qui permet d’affirmer une identité hindi et hindouiste forte dans un  contexte de conflit ethnico-culturel très présent en Inde. La logique est qu’en institutionnalisant une  diaspora hindi et hindoue, on définit du même coup l’identité du pays. Cette « hindisation » et cette  « hindouisation » — Therwath, 2007 ; Carsignol, 2011 — passent par la forme et les noms que  donne le gouvernement indien à ces institutions, mais également par la réalité matérielle concrète de  l’émigration, qui développe dans les grandes villes des quartiers culturels indiens. Du point de vue  de la politique extérieure, l’émigration est un outil d’influence et une ressource économique et  financière. 


La diaspora comme outil des relations extérieures de l’Inde 

La diaspora peut d’abord jouer un rôle d’influence politique et diplomatique important. La Chine l’a  d’ailleurs utilisée à de nombreuses reprises pour satisfaire ses stratégies d’ingérence dans la région  indo-pacifique. L’Inde mise donc également sur ses ressortissants établis à l’étranger pour  consolider son soft power et peser davantage dans les décisions internationales. Que ce soit de façon  spontanée ou organisée, par le biais d’associations, les populations indiennes expatriées sont  souvent saisies et mobilisées par des sujets internationaux. La Global Organisation of People of  Indian Origin — GOPIO —, basée à New York, avait notamment soutenu en 1998 les essais  nucléaires indiens, pourtant contraires au droit international. 


Au-delà du facteur politique, l’émigration représente surtout un outil économique important. Si, a  priori, l’émigration pourrait constituer un brain drain — notamment pour les étudiants émigrés et  pour les travailleurs des hautes technologies —, ou du moins une fuite de main-d’œuvre, elle  constitue en réalité un brain gain, puisque les émigrés envoient une partie de leurs revenus à leur  famille restée en Inde. Ces transferts sont d’autant plus importants que les écarts de salaires entre  les pays d’accueil et l’Inde sont souvent importants. Bref, l’émigration enrichit le pays puisqu’elle  injecte de l’argent directement dans l’économie. De plus, elle permet de rehausser la balance des  paiements indienne, ce qui stabilise la position financière de l’Inde sur la scène internationale. Pour  les expatriés les plus riches, l’envoi d’argent prend également la forme d’investissements dans  l’économie indienne, ce qui permet de développer des secteurs clés. 


C’est dans cette perspective gagnant-gagnant que Sripriya Ranganathan situe son propos. Elle met  l’accent sur deux facteurs essentiels : la coopération internationale pour la régularisation des  migrants et le respect de leurs droits, ainsi que le rôle essentiel de l’émigration dans l’économie  mondiale future. Selon elle, nous sommes dans un monde en pleine transformation où les  compétences nécessaires à l’économie changent avec « l’intelligence artificielle, l’automatisation, la  numérisation et la transition écologique », mais où « les défis restent les mêmes, à savoir la santé,  l’industrie manufacturière, la construction ou l’agriculture ». Ainsi, l’objectif est « de relier les  aspirations aux opportunités », en misant notamment sur la mobilité de tous les capitaux, y compris  humains. 


Elle expose donc la vision de l’Inde pour les prochaines années : le pays veut devenir une mine de  capital humain, avec des travailleurs flexibles qui pourront opérer partout dans le monde. À la  différence de la Chine, qui a misé sur une division internationale du travail et donc sur le  développement d’une production nationale, l’Inde mise davantage sur la flexibilisation  internationale du travail et développe donc ses réseaux internationaux de travailleurs. Devant le  besoin croissant de services, l’Inde voit l’opportunité de proposer la main-d’œuvre qualifiée dont le  monde aura besoin. Cela s’inscrit dans un ensemble de politiques modernistes indiennes qui mettent en avant la numérisation des services indiens, le développement de l’IA et, plus globalement, un  tournant technologique. 


L’émigration indienne est donc vue comme une source économique importante en devenir. La  nécessité de réguler cette émigration et de coopérer à l’international pour protéger les travailleurs  émigrés constitue, pour l’Inde, un tournant dans sa politique économique. Si l’objectif est en  apparence de protéger les travailleurs actuels — notamment après l’affaire des stades de la Coupe  du monde 2022 au Qatar —, il réside surtout dans la sécurisation des options économiques de  demain. Pour Modi, protéger les travailleurs émigrés, c’est protéger le futur gagne-pain de l’Inde. 


Conclusion 

L’émigration indienne s’est intensifiée au cours des deux derniers siècles, mais, sur les quarante  dernières années, elle s’est constituée en diaspora, c’est-à-dire en outil politique et économique du  gouvernement indien. Au-delà des aspects identitaires que peut constituer cette diaspora,  l’émigration représente une véritable opportunité économique pour l’Inde, qui mise sur une  flexibilisation croissante de la main-d’œuvre dans le monde avec l’avènement des nouvelles  technologies. En ce sens, l’organisation de l’Human Mobility Partnership Forum a pour but de  réaffirmer la volonté de l’Inde de collaborer en matière de régulation et de protection des  travailleurs émigrés dans le monde. 



Bibliographie  

Trouillet, P.-Y. (2015, 18 septembre). Les populations d’origine indienne hors de l’Inde : fabrique  et enjeux d’une « diaspora ». Géoconfluences. https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations scientifiques/dossiers-regionaux/le-monde-indien-populations-et-espaces/articles-scientifiques/ diaspora-indienne 

Ministry of External Affairs, Government of India. (s. d.). eMigrate. Consulté le 2 juillet 2026, à  l’adresse https://emigrate.gov.in/#/emigrate 

Ministry of External Affairs, Government of India. (2026). Population of Overseas Indians. https:// www.mea.gov.in/population-of-overseas-indians 

Jaishankar, S. (2026, 30 juin). Inaugural address by EAM Dr. S. Jaishankar at the Human Mobility  Partnership Forum, New Delhi. Ministry of External Affairs, Government of India. https:// www.mea.gov.in/speeches-statements?dtl/41377/ Inaugural_address_by_EAM_Dr_S_Jaishankar_at_the_Human_Mobility_Partnership_Forum_New DelhiJune_30_2026


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