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Les petits États face au regain d’intérêt des puissances dans l'océan Indien : le cas du Sri Lanka

Roméo Beyron
il y a 1 jour
9 min de lecture

Les 4 et 5 septembre 2026, l'Université Sorbonne Nouvelle accueillait, à l'invitation du ministère  de l'Europe et des Affaires étrangères, la deuxième édition de La Fabrique de la Diplomatie. Parmi  les tables rondes, l'une portait sur un espace trop souvent relégué au second plan de l'analyse  géopolitique : l'océan Indien. Son intitulé résumait l'enjeu : « Île et puissance. Qui contrôle l'océan Indien ? ». Parmi les invités conviés à en débattre figurait l'Ambassadrice Aruni Wijewardane, ancienne Secrétaire aux Affaires étrangères du Sri Lanka (2022-2024), qui revient sur cet enjeu. 


Vue aérienne du port de Colombo, 2026
Vue aérienne du port de Colombo, 2026

L’Ambassadrice rappelle que l'océan Indien est aujourd'hui traversé par une pluralité d'ambitions à la  fois indiennes, chinoises, américaines, mais aussi françaises, sans qu'aucune ne parvienne à s'y  imposer de façon exclusive. Or les îles qui composent cet espace maritime disposent, elles aussi,  de marges de manœuvre propres en évitant de visualiser l'océan Indien qu'à travers le seul prisme  des grandes puissances. Car si le contrôle de l'océan Indien est disputé, la question posée par  Aruni Wijewardane appelle en creux une autre interrogation, moins souvent posée : que reste-t-il, dans cet espace stratégique, de la souveraineté et de l'autonomie des petits États  insulaires et côtiers ? En se focalisant, ici, sur le cas sri-lankais. 


Dans son ouvrage fondateur, The Influence of Sea Power upon History (1890), l'amiral  américain Alfred Thayer Mahan développe une thèse devenue classique : la puissance des nations  ne se mesure pas seulement à l'étendue de leur territoire ou à la taille de leur population, mais à  leur capacité à maîtriser les mers. Ainsi, le contrôle des routes maritimes commerciales,  l'existence d'une marine de guerre puissante et la possession de points d'appui stratégiques  (ports, bases, colonies) constituent les conditions premières de l'accession d'un État au rang de  grande puissance. Cette thèse, élaborée à la fin du XIXe siècle dans le contexte de la rivalité navale  entre empires européens et de l'affirmation des États-Unis comme puissance maritime, n'a rien  perdu de son actualité. Elle a même retrouvé, ces dernières décennies, une pertinence  renouvelée à mesure que l'attention stratégique mondiale se déplaçait des théâtres continentaux  vers les espaces maritimes. En août 2026, dans un entretien au Monde, l'historien Xavier  Carpentier-Tanguy affirme que la puissance contemporaine ne repose plus seulement sur les  territoires, les ressources ou l'armée, mais avant tout sur la capacité à contrôler les flux. Dans le  contexte du bras de fer autour du détroit d'Ormuz, il forge à cet effet le terme de « rhéocratie »,  pour désigner ce nouvel ordre géopolitique où la maîtrise des points de passage prime sur celle  des territoires. 


Cette intuition n'est pas sans rappeler, quinze ans plus tôt, la thèse développée par le  journaliste et géopolitologue américain Robert Kaplan à propos de l'océan Indien. Dans Monsoon:  The Indian Ocean and the Future of American Power (2010), Kaplan élève en effet cet espace au  rang de centre de gravité géopolitique du XXIe siècle. Contrairement à l'Atlantique et au Pacifique, océans structurants des rivalités du XXe siècle, l'océan Indien aurait longtemps occupé une position périphérique dans l'analyse stratégique occidentale. Ce temps est révolu par une conjonction qui s’illustre autour de trois dynamiques : la dépendance énergétique mondiale vis-à-vis du Golfe, l'explosion des flux commerciaux reliant l'Asie orientale à l'Europe et à l'Afrique, et la croissance démographique des sociétés riveraines (Inde, Pakistan, Bangladesh, Indonésie, pays d'Afrique de  l'Est). C'est précisément au cœur de cette centralité retrouvée que se situe le Sri Lanka. Île de l'océan Indien d'environ 65 600 km², soit un peu plus de deux fois la superficie de la Belgique, peuplée d'environ 22 millions d'habitants, elle n'est séparée du sous-continent indien que par une trentaine de kilomètres dans le détroit de Palk, autre point de passage stratégique. Postée sur les principales routes commerciales reliant le Golfe à l'Asie orientale, à équidistance des grands ports qui irriguent les échanges énergétiques et manufacturiers mondiaux, l'île constitue l'un des  points d'observation les plus révélateurs de ce basculement. 


Le retour de la géographie comme axe de lecture prioritaire  


L'océan Indien est un système de lignes de communication maritimes (Sea Lines of  Communication, SLOCs) dont dépend une part disproportionnée de l'économie mondiale. On  estime qu'environ 80 % du commerce mondial de pétrole transite par ses eaux, aux côtés d'une  part considérable du trafic conteneurisé reliant les zones industrielles d'Asie orientale aux  marchés européens et aux ressources énergétiques du Golfe. Cette concentration des flux  énergétiques et commerciaux entre l'Asie, le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Europe transforme  l'océan Indien en un espace où circule, chaque jour, l'essentiel de ce qui fait tourner l'économie  mondiale contemporaine. Le Sri Lanka a su capter une partie de ces flux, en 2026, le port de  Colombo est entré dans le top 20 mondial des ports à conteneurs. Près de 80 % du trafic total y est constitué de transbordement, et le port fonctionne en grande partie comme un débouché pour l'Inde, dont  proviennent ou vers laquelle repartent environ 60 % des marchandises.


Cette centralité économique de l'océan Indien se resserre en quelques points de passage  obligés, ou chokepoints. Le détroit d'Ormuz, verrou énergétique du Golfe persique ; le détroit de  Malacca, passage le plus emprunté au monde ; le détroit de Bab-el-Mandeb, porte d'entrée vers  la mer Rouge ; et le canal de Suez, qui prolonge cette route vers la Méditerranée. Ces quatre  points concentrent une part si considérable du commerce mondial que leur simple fermeture,  même partielle, suffit à provoquer des ondes de choc économiques mondiales, comme l'a rappelé  le blocage du canal de Suez par l'Ever Given en 2021. Ces détroits sont ainsi de véritables leviers  de puissance pour qui les contrôle, mais aussi des vulnérabilités majeures pour les économies qui  en dépendent. Au premier rang desquelles la Chine, dont une très large part des importations  pétrolières transite par le seul détroit de Malacca, son « dilemme de Malacca ». C’est ainsi que  pour desserrer cette dépendance, Pékin a déployé le long de ces routes le « collier de perles »,  un réseau d'infrastructures portuaires disséminées sur l'ensemble du parcours, incluant le Sri  Lanka. La géographie redevient ainsi un facteur d'opportunité ou de vulnérabilité indépendant du seul poids économique ou militaire des États. Il explique l'attention stratégique disproportionnée dont il fait aujourd'hui l'objet, et qui constitue autant une opportunité qu'un dilemme pour sa  politique étrangère.  


Verrouillage stratégique de l’Océan Indien par Philippe Rekacewicz
Verrouillage stratégique de l’Océan Indien par Philippe Rekacewicz

Le Sri Lanka face au dilemme balance or bandwagon 


Face à la centralité retrouvée de l'océan Indien, les petits États riverains se trouvent  confrontés à un dilemme formulé en des termes clairs par Mitchell et Scheunemann (2014) :  s'aligner sur une puissance dominante pour bénéficier de sa protection (bandwagoning), ou  chercher à la contrebalancer par des alliances (balancing) ? Les États faibles tendent vers une  politique de ralliement, faute de pouvoir mobiliser des alliances fiables et rapides. Schweller  (1994) a su nuancer en montrant que l'alignement peut aussi relever de l'opportunisme plutôt  que de la seule survie.  


La position de carrefour du Sri Lanka, ce que certains analystes nomment le « Blue Ocean  hub », en fait un atout autant qu'une contrainte. Elle attire les convoitises des grandes puissances,  sans que l'île dispose des mêmes leviers pour peser sur leurs stratégies respectives. Une stratégie  de balancing s'avère difficilement praticable face à des acteurs régionaux aux capacités sans  commune mesure. Il en témoigne la présence des puissances sur ses propres infrastructures  portuaires avec la Chine à Hambantota, sous bail de 99 ans concédé après un défaut de paiement  ou encore l'Inde à Trincomalee, qu'elle considère comme relevant de sa zone d'intérêt naturel.  L'épisode du Yuan Wang 5 en 2022 le démontre, ce navire de recherche chinois, soupçonné par New Delhi et Washington d'être un bâtiment de surveillance à double usage, a placé Colombo entre les pressions conjointes indo-américaines et chinoises. Cette même dynamique s'est rejouée plus abruptement en 2026, lorsque la frégate iranienne IRIS Dena a été coulée par un sous-marin américain dans la zone économique exclusive du pays, sans que le Sri Lanka n'ait été consulté ni informé. Ces épisodes illustrent l'étroitesse de la marge de manœuvre d'un État dont l'espace maritime peut devenir le théâtre d'affrontements entre puissances tierces. 


Ce constat théorique ne doit toutefois pas conduire à un raisonnement trop mécaniste.  Dans les faits, le Sri Lanka ne bandwagon pas avec une seule puissance : il diversifie ses alignements selon les secteurs, une stratégie qualifiée de hedging. Avec la France, la visite d'Emmanuel Macron en 2023 a débouché sur l'inauguration en décembre 2024 du Centre régional d'études maritimes, qui fait de Colombo un pôle de formation en sûreté maritime pour l'océan Indien. En août 2026, le contre-amiral Dammika Kumara, vice-chancelier de l'université, a reçu l'Ordre du Mérite maritime pour son rôle dans sa création. Cette juxtaposition de partenariats non exclusifs (investissements chinois dans les infrastructures, liens de sécurité avec l'Inde, partenariats économiques avec les États-Unis) invite à repenser le dilemme balance or bandwagon non comme un choix binaire, mais comme un répertoire de stratégies que les petits États combinent selon leurs intérêts du moment. Né en  2011 d'un cadre trilatéral entre l'Inde, le Sri Lanka et les Maldives, le Colombo Security Conclave  (CSC) fonctionne comme un format de coopération à géométrie variable entre États insulaires et côtiers de tailles comparables. Il s'est élargi à Maurice, au Bangladesh puis aux Seychelles, tout en installant son secrétariat permanent à Colombo. Que ce soit en matière commerciale ou sécuritaire, le Sri Lanka semble ainsi privilégier une même méthode : tisser un réseau dense de coopérations sectorielles et non exclusives, plutôt que de se fondre dans une architecture unique dominée par une seule puissance. 


La nouvelle donne géoéconomique : entre compétition subie et bilatéralisme choisi 


La position de carrefour du Sri Lanka en fait un terrain où se juxtaposent plusieurs offres  régionales concurrentes. L'Inde y promeut le BIMSTEC (Bay of Bengal Initiative for Multi-Sectoral  Technical and Economic Cooperation), cadre d'intégration régionale du golfe du Bengale qui  prolonge son influence de proximité sur son voisinage immédiat. Narendra Modi a d’ailleurs pu  développer sa vision de cet espace maritime proche de l’Inde, le Mahasagar, lors d’un discours à Maurice en mars 2025. La Chine y déploie sa Belt and Road Initiative, matérialisée par des  investissements portuaires massifs, le port de Hambantota en est l’exemple concret, concédé  pour 99 ans après le défaut de paiement srilankais, devenue emblématique du débat sur les «  pièges de la dette ». Les États-Unis, de leur côté, ont tenté d'y opposer une offre alternative via  le Millennium Challenge Corporation (MCC), un compact d'aide au développement de 480  millions de dollars. Mais ce projet a fini par être retiré par Washington en 2020, après une vive  contestation politique interne srilankaise comme une possible ingérence étrangère. 


Face à cette compétition, le Sri Lanka a privilégié une stratégie de contournement plutôt  que d'intégration. La multiplication d'accords de libre-échange bilatéraux, avec Singapour et la  Thaïlande notamment et le projet, toujours en discussion, d'un accord de libre-échange dans le cadre du BIMSTEC. Cette logique de bilatéralisme et de « minilatéralisme », rappelée par l’Ambassadrice Wijewardane, répond à l’absence d’intégration régionale en Asie du Sud et Orientale, d'où la recherche d'un réseau d'accords sectoriels qui en reproduit, par accumulation, les bénéfices. Le cas de l'ASEAN illustre cette configuration. Le Sri Lanka n'y dispose que du statut de « sectoral dialogue partner », un partenariat bien en deçà d'une adhésion pleine et entière. Ravinatha Aryasinha, alors  Secrétaire aux Affaires étrangères du Sri Lanka, présentait ce statut comme le moyen de  perpétuer ce qu'il a appelé un « historical legacy of partnership » entre le Sri Lanka et la région. Ce statut hybride est fidèle à la position du Sri Lanka dans l'ordre régional de l'océan Indien en tant qu’acteur reconnu, courtisé, mais maintenu à la périphérie des instances où se prennent les  décisions.  


Conclusion 


Au terme de cette analyse, le Sri Lanka apparaît comme un cas d'école des tensions qui traversent aujourd'hui l'océan Indien. Vue depuis Colombo, sa centralité géographique est perçue comme  un « océan d'opportunités et de prospérité », selon les termes de l'Ambassadrice Wijewardane, grâce à ces ports, son commerce, sa pêche, son tourisme et l’exploration énergétique. Là où l'analyse géopolitique classique regarde l'océan Indien à travers le prisme des grandes puissances, elle rappelle que les États insulaires ne sont pas de simples avant-postes soumis aux stratégies  des autres, mais des acteurs souverains qui tirent parti des rivalités qui se jouent sur leur territoire. La politique de non-alignement du Sri Lanka, ou plutôt de multi-alignement assumé, envers la Chine, l'Inde ou des puissances occidentales, est une stratégie de hedging qui vise, comme le dit l'Ambassadrice, à préserver « la flexibilité de décision » face à des intérêts contradictoires. Cette stratégie a des limites comme la présence, aujourd'hui même, d'une quinzaine de pétroliers iraniens bloqués au large de Galle sous sanctions américaines, qui  montrent qu'aucune posture de non-alignement ne met à l'abri des rivalités extérieures. La  guerre entre les États-Unis et l'Iran ajoute une couche géostratégique supplémentaire à un espace déjà saturé de compétition. 


Reste alors la question posée par l'intitulé même de ce panel : qui contrôle l'océan Indien ? Sans  doute personne totalement, mais la réponse de l'Ambassadrice Wijewardane suggère une  nuance essentielle : le contrôle n'est pas la seule mesure de la puissance. Entre vulnérabilité  structurelle et vigilance stratégique, le Sri Lanka ne cherche pas tant à arbitrer l'océan Indien qu'à y préserver, coopération après coopération, un espace de décision qui lui appartient encore.


Bibliographie 


Gunasekara, Sandya Nishanthi, « Bandwagoning, Balancing, and Small States: A Case of Sri  Lanka », Asian Social Science, vol. 11, n° 28, 2015, p. 212-220. 

Mitchell, Wess et Scheunemann, Leah, « Small States and Geopolitical Change: The Case of the  Czech Republic », Center for Transatlantic Relations, 2014. 

Premaratna, Sandaram et Thrishali, Asha, Sri Lanka and the Geopolitics of the Indo-Pacific: Per ceptions, Opportunities and Challenges, Colombo University, 2022. 

Tennakoon, Hemamali, « Small Nations, Big Impact: The Significance of Sri Lanka's Strategic Po sition », Colombo Business Journal, 2025. 

- Sources médiatiques  

Riché, Pascal « La puissance ne repose plus seulement sur les territoires, les ressources ou l'armée  : elle dépend de la capacité à contrôler les flux » selon Carpentier-Tanguy Xavier, Le Monde, 1er  août 2026. https://shorturl.re/7kpjj

Dieterich, Carole. "Dans l'océan Indien, le port de Colombo pris dans les rivalités entre l'Inde et  la Chine." Le Monde, 20 juillet 2026. https://shorturl.re/7kpjk

« Govt wants Sri Lanka included as ASEAN Dialogue Partner », Daily FT, 2019. https://www.ft.lk/front-page/Govt-wants-SL-included-as-ASEAN-dialogue-partner/44-683722

Rekacewicz, Philippe, « Verrouillage stratégique de l'Océan Indien », Le Monde diplomatique, novembre 2008. https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/oceanindien

- Intervention et discour

Wijewardane, Aruni, « Île et puissance. Qui contrôle l'océan Indien ? », discours lors de la  deuxième édition de La Fabrique de la Diplomatie, Université Sorbonne Nouvelle, 5 septembre  2026.



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