Le pilier européen de l’OTAN : histoire d’un projet américain
Le narratif du pilier européen de l’OTAN a redonné, puisqu’il n’est pas nouveau, du sens à l’engagement des Etats de l’Union européenne (UE), dans la sécurité du continent. En effet, le discours du président de la République, Emmanuel Macron, puise son essence depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais les allocutions prononcées entre 2025 et 2026, en parallèle des déclarations de l’administration Trump, révèlent surtout une hésitation de la part des européens, vis-à-vis de leur histoire au sein de l’Alliance Atlantique.

Alors que les Etats–Unis organisent le plan Marshall, deux personnages, indissociables de l’histoire transatlantique, John Foster Dulles et Jean Monnet, travaillent à un idée de fédéralisme européen. Du côté des Etats-Unis, la stratégie est de s’impliquer davantage dans les alliances régionales et c’est pourquoi J.F.Dulles va défendre, devant le Sénat, la ratification du traité de l’Atlantique Nord, en 1949, même s’il reste hostile à ce projet (1). Pour Washington cette alliance a des buts précis. D’abord, signer un accord de sécurité transatlantique qui dissuade l’URSS de passer à l’attaque, tout en empêchant le retour du militarisme européen et en jetant les bases d’une intégration politique.

La question de la défense reste atlantiste, même depuis le rejet, en 1954, de la création d’une communauté européenne de défense, qui devait se trouver sous le commandement suprême de l’OTAN. Depuis, quels sont les objectifs de l’OTAN ?
La reconstruction de l'Europe, à tous les niveaux, depuis les années 1950, repose sur une articulation implicite entre l'OTAN et la Communauté Européenne. L’Article 5, souvent cité, n’est pas uniquement l’essence de l’Alliance, qui contribue aussi à empêcher la montée du nationalisme militant et sert de socle à la sécurité collective qui favorise la démocratisation et l'intégration politique de l'Europe. L'article 2, largement sous évalué, pose un cadre, non contraignant, de coopération non militaire :
"Les parties contribueront au développement de relations internationales pacifiques et amicales en renforçant leurs libres institutions, en assurant une meilleure compréhension des principes sur lesquels ces institutions sont fondées et en développant les conditions propres à assurer la stabilité et le bien-être. Elles s'efforceront d'éliminer toute opposition dans leurs politiques économiques internationales et encourageront la collaboration économique entre chacune d'entre elles ou entre toutes.", ARTICLE 2 - TRAITE DE L'ATLANTIQUE NORD
Les Etats agissent assez différement. Par exemple, la France, sous la présidence de Charles de Gaulle, s'en détache très vite, restant méfiante d’une subordination à Washington. Ce qui n’est pas de l’avis des autres pays européens, car en 1968, sur initiative britannique, est fondé l’Eurogroupe, un rassemblement de 10 pays européens dans l’Alliance, preuve d’un attachement et d’un souhait de contribution européen à l’OTAN.

L'Eurogroupe a en effet été fondé à l'initiative du Royaume-Uni pour permettre aux Européens (hors France et Espagne) de coordonner leurs efforts de défense, d'harmoniser leurs acquisitions militaires et de consolider le « pilier européen (NDLR : sans pour autant que celui-ci soit mentionné) face au risque d'un désengagement partiel des États-Unis et à la pression du Pacte de Varsovie. Déjà sous la présidence de Richard Nixon, à plusieurs reprises au début des années 1970, des amendements, exigeant la réduction unilatérale et drastique de la moitié des forces américaines stationnées en Europe (soit environ 150 000 hommes sur les 300 000 présents à l'époque), sont déposés (2).
Lorsque l’affrontement entre l’Est et l'Ouest se termine, la question du rôle de l’Alliance en Europe de l’Est se pose. La chute du Bloc de l’Est en 1991, change la donne pour l’OTAN et pour la première fois, la notion du pilier européen fait son apparition dans le Concept Stratégique de l’OTAN, la même année (3). Cette conception du pilier européen repose sur une histoire, une contribution, mais aussi un projet politique, qui continue après la Guerre froide.
Pour les européens, qui voient l’Eurogroupe dissous en 1994, la déclaration de Saint-Malo de 1998, portée par la France et la Grande-Bretagne, sur la Politique étrangères et de Sécurité commune, va les engager dans une nouvelle voie… Mais toujours dans le giron de l’OTAN (4). En effet, suite au début du conflit au Kosovo, l’UE se dote d’une habilitation à agir, seulement lorsque l'Alliance atlantique n'est pas elle-même engagée. Cette architecture, consolidée par les arrangements dits de « Berlin plus » en 1999-2000, qui instituent un rapport complémentaire de l'Union à l'égard de l'Alliance, pour notamment : “l'accès de l'Union européenne à des capacités de planification de l'OTAN pouvant contribuer à la planification militaire d'opérations dirigées par l'Union européenne”.
L’Europe des années 2000-2010, consolide son effort atlantiste, surtout après le choc des attentats de septembre 2001. La réintégration de la France, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, en 2007, dans le commandement intégré de l’OTAN, redynamise l’idée du pilier européen de l’Alliance. Sous la présidence de Barack Obama (2009-2017), alors que la lutte contre le terrorisme est à l’agenda de l’Alliance, le président américain, qui assiste à son premier sommet de l’OTAN à Baden-Baden (2009), s’exprime sur le renforcement des capacité militaires des pays européens (NDLR : donc augmenter les budgets de la défense) et surtout, sur le fait que les européens doivent contribuer davantage à la guerre en Afghanistan. Même scénario en 2015, lors de la rencontre entre Barack Obama et le secrétaire général Jens Stoltenberg (5), où les Alliés sont priés d’augmenter leurs capacités et à redoubler d’efforts pour investir dans la sécurité. C’est d’ailleurs, cette question du partage du fardeau, qui anime les relations entre les alliés, dont certains se font les champions.

De fait, le leadership américain exercé par le tandem formé avec le secrétariat général de l’Alliance est incontestable. Sous l’administration Trump et depuis la reprise de la guerre en Ukraine (2022), les demandes américaines restent factuellement les mêmes : augmenter les budgets de la défense et contribuer toujours plus à l’effort de guerre ukrainien. Néanmoins, ces rapports, en dépit des efforts engagés depuis 2022, sont loin de faire consensus entre les vingt-sept États membres de l'Union, chacun retenant une interprétation différente, tandis que la majorité des membres de l'Union appartenant également à l'OTAN ne partage pas nécessairement la conception française, sous le mandat d'Emmanuel Macron (2017-2027), d'un pilier européen fort et autonome au sein de l'Alliance Atlantique.
Les échanges entre les dirigeants au sein de l’Alliance, depuis le retour de l’administration Trump, ont d’ailleurs, sous l’égide du secrétaire général Mark Rutte, donné lieu à des échanges pour permettre aux européens d’assumer de nouvelles fonctions de commandement. De ce fait, le Royaume-Uni et l’Italie prennent le relais des États-Unis à la tête, respectivement, du Commandement allié de forces interarmées de Norfolk et du Commandement allié de forces interarmées de Naples. L’Allemagne et la Pologne assurent à tour de rôle la direction du Commandement allié de forces interarmées de Brunssum. La France, reste à la tête du Commandement allié Transformation, une fonction traditionnellement assumée par la France depuis sa réintégration dans le commandement intégré de l’Alliance.
Les sommets successifs, de l’UE et de l'OTAN, plus récemment celui d'Ankara (7-8 juillet 2026), ont reconsacré le principe d'un pilier européen de l'Alliance et offert un cadre de coopération renforcé, mais un cadre déjà structuré, atlantiste, largement anglophone et adossé à une architecture de commandement intégrée pensée hors de l'Union européenne. L’essence même de l’OTAN 3.0 formulée par Mark Rutte, une Europe forte, dans une Alliance puissante.
Pour la France, qui a cherché à fédérer les pays de l’Union autour d’une idée d’une Europe de la défense (6), elle se consacre désormais à la dissuasion avancée. Les pays de l’Union restent largement acquis à l’OTAN et à la relation avec Washington.
Notes de bas de page
1 François David, “John Foster Dulles et l'Alliance atlantique”, dans : Revue d'histoire diplomatique, 2003, pp.171-189.
2 Le Mémorandum de l'assistant du président pour les affaires de sécurité nationale (Kissinger) au président Nixon, de 1971, qui évoque cette proposition du Sénateur Mansfield en est un bon exemple. La guerre du Vietnam oblige les Etats-Unis à de nombreux sacrifices et les troupes américaines qui stationnent en Europe sont l’objet de nombreux débats.
3 Thierry Tardy, “Le pilier européen de l’OTAN : quel leadership français ?”, Institut Jacques Delors • Note de consultance • 15 janvier 2025
4 La déclaration est claire sur le sujet : “Dans cette perspective, les engagements de défense collective auxquels ont souscrit les États membres (article 5 du Traité de Washington et article V du Traité de Bruxelles) devront être maintenus. [...] Le renforcement de la solidarité européenne doit prendre en compte la variété des positions des pays européens. La diversité des situations des États au regard de l’OTAN devra être respectée.”
6 Olivier Rittimann, « L’émergence d’un "pilier européen" à l’OTAN ? », Le Rubicon, vol. 6, 29 avril 2026 [https://lerubicon.org/lemergence-dun-pilier-europeen-a-lotan/]



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