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Africa Forward : Radioscopie d’un sommet en rupture et perspectives géopolitiques pour l’Afrique subsaharienne

  • Franck Fidèle Amougou Biyidi
  • 14 mai
  • 4 min de lecture

Par Franck Biyidi


Le sommet Africa Forward s’est achevé hier dans la capitale kényane, laissant derrière lui les jalons d’une reconfiguration profonde des relations euro-africaines. Co-organisé par la France et le Kenya, ce forum inédit a rassemblé plus de trente chefs d’Etat et de gouvernement, ainsi qu’un écosystème de près de 2000 entreprises.


Au-delà des chiffres, l'événement marque une rupture géopolitique majeure : le déplacement symbolique des discussions en zone anglophone consacre l’abandon des logiques de zones d’influence traditionnelles au profit d’un pragmatisme globalisé. Pour le CIRMA, dont les travaux portent sur l’action internationale, ce sommet pose la première pierre d’une stabilité régionale indexée sur la souveraineté économique.



Le positionnement français : Du guichet de l’aide au pivot de l’investissement

Tout au log du sommet, de la session d’ouverture aux conclusions, les interventions du Président, Emmanuel Macron, ont tracé la ligne directrice de la diplomatie française sur le continent.


Dès l’ouverture des travaux, le chef de l’Etat français a affiché une volonté de rupture doctrinale claire, affirmant que les défis contemporains de l’Afrique requièrent désormais des « investissements stratégiques et non de l’aide publique au développement ». Cette position s’est traduite par l’annonce d’une enveloppe globale de 23 milliards d’euros d’engagements financiers croisés, dont 14 milliards abondés par la partie française. Parmi les priorités actées figurent le développement des infrastructures critiques, illustré par le partenariat de 700 millions d’euros conclu avec le groupe CMA-CGM pour moderniser la logistique portuaire kenyane ainsi que le soutien à l’innovation, via le financement de programme de formation en intelligence artificielle et en nucléaire civil à l’université de Nairobi.


Lors de la séance de clôture, le Président français a exhorté ses homologues à bâtir un front commun face aux stratégies « prédatrices » de certaines puissances tierces sur les métaux critiques du continent. En contrepartie de cette alliance économique, il a réaffirmé le soutien constant de Paris à la refonte de la gouvernance mondiale, plaidant de nouveau pour l’attribution de deux sièges permanents à l’Afrique au conseil de sécurité des Nations Unies.


Souveraineté et réformes : Le plaidoyer des dirigeants africains

Le sommet de Nairobi a également servi de caisse de résonance aux revendications structurelles des chefs d’état africains, désireux d’imposer un dialogue d’égal à égal.


Le président kenyan, William Ruto, co-président de l’évènement, a fermement réitéré son appel à une refonte de l’architecture financière internationale. Il a notamment dénoncé les biais d’évaluation des agences de notation qui surévaluent le risque souverain africain et renchérissent artificiellement le coût du crédit sur les marchés internationaux. À coté, le président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, a insisté sur l’impératif de flécher ces nouveaux investissements vers l’industrialisation locale et l’autonomie alimentaire, conditions sine qua non d’une souveraineté retrouvée. Le chef du gouvernement marocain, Aziz Akhannouch, a quant à lui partagé l’approche du Royaume chérifien en matière de co-investissement et de flux financiers Sud-Sud, érigeant la coopération intracontinentale en modèle de résilience.


En marge des opportunités commerciales, la table ronde dédiée à la paix et à la sécurité a mis en exergue l’interdépendance entre développement économique et stabilité. Les dirigeants de la région subsaharienne ont unanimement plaidé pour un renforcement des capacités opérationnelles de l’Union Africaine, affirmant que la prévention et la résolution des conflits locaux devaient être prioritairement prises en charge par les mécanismes de sécurité collective du continent.


La voix des peuples : les angles morts dénoncés par la société civile

Malgré l’optimisme affiché dans les salons feutrés de Nairobi, le sommet a suscité de vives réserves à l’extérieur de l’enceinte officielle. Plusieurs coalitions de la société civile africaine et ONG internationales ont dénoncé un évènement « hors-sol », excessivement centré sur les intérêts du grand capital au détriment des populations locales.


Les critiques se cristallisent d’abord autour de l’abandon annoncé de l’aide publique au développement. Pour de nombreux acteurs associatifs, ce désengagement progressif des Etats occidentaux risque de fragiliser les secteurs non marchands tels que la santé primaire, l’éducation de base et l’accès à l'eau potable qui n’attirent pas spontanément les capitaux privés en quête de rentabilité à court terme.


De plus, l’accent mis sur l'exploitation des métaux critiques et le développement des infrastructures logistiques suscite des inquiétudes environnementales majeures. Des porte-paroles de mouvements écologistes d’Afrique subsaharienne ont alerté sur les risques d’accaparement des terres et de déplacement de populations locales sans compensation juste.


Enfin, la société civile déplore l’absence de mécanismes de contrôle contraignants pour s’assurer que les 23 milliards d’euros de promesses d’investissements bénéficient réellement aux petites et moyennes entreprises locales et à l’emploi des jeunes, plutôt qu’à des multinationales étrangères.


Un héritage sous condition de mise en œuvre

L'héritage d’Africa Forward ne dépendra pas de la solennité des déclarations, mais de l’exécution rigoureuse des accords bilatéraux. Si l’inclusion des jeunesses scientifiques et des diasporas dans les flux d'affaires constitue un acquis indéniable, le basculement d’une économie d’assistance vers une économie de marché exige un environnement des affaires prévisible. Dans une Afrique subsaharienne en proie à des mutations sécuritaires complexes, la viabilité de ces investissements reste tributaire de la capacité des Etats à stabiliser leurs espaces politiques internes.



Perspectives : De la terre à l’espace  maritime

L’ambition d’Africa Forward, de structurer les marchés de demain, trouve un prolongement naturel dans la gestion des espaces communs mondiaux. Les discussions amorcées à Nairobi sur l’économie bleue ouvrent la voie à la prochaine semaine de la Mer, un rendez-vous international majeur auquel le CIRMA apportera une contribution scientifique de premier plan.


Dans le cadre de cette échéance, un projet de recherche interdisciplinaire axé sur la gouvernance de la façade maritime africaine et la sécurisation des voies de navigation.


Face aux enjeux de la transition écologique et des tensions géopolitiques liées aux ressources halieutiques et énergétiques offshore, les analyses du CIRMA s’attacheront à concevoir des mécanismes de régulation multilatéraux. Cette initiative scientifique démontre que la durabilité des équilibres économiques négociés à Nairobi se joue également sur le terrain de la sécurité environnementale et maritime. 


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Le Collectif Interdisciplinaire pour la Recherche sur le Monde et l'Action Internationale est une fédération qui rassemble des chercheurs en relations internationales. Comprendre et analyser l'action internationale pour mieux informer le public est notre priorité. 

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