Décryptage : que veut vraiment Washington en Europe ? Coopération avec Berlin et offensive d’influence sur Paris, Londres et Rome
- cirmafrance
- 2 déc. 2025
- 3 min de lecture
Deux nouvelles diplomatiques américaines ont marqué l'actualité internationale, mais non sans poser question. D’un côté, le secrétaire d’État Marco Rubio a tenu un entretien stratégique avec le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, pour avancer vers une sortie de la guerre en Ukraine et réaffirmer l’engagement des États-Unis en faveur d’une paix « rapide et durable ». De l’autre, la sous-secrétaire d’État à la diplomatie publique, Sarah Rogers, a entamé une tournée à Londres, Paris, Rome et Milan afin de promouvoir la « liberté d’expression », la « liberté numérique », renforcer la coopération culturelle et porter les célébrations d’America250.
À première vue, il s’agit d’une séquence diplomatique, mais ces initiatives s’inscrivent dans une stratégie américaine structurée en Europe, où Washington combine un partenariat central avec l’Allemagne dans la gestion du conflit ukrainien et une offensive plus diffuse visant à orienter les débats européens sur le numérique, la liberté d’expression et la régulation des technologies, qui sont également des outils d'ingérence.

Voilà le problème... Avec l’Allemagne, Washington privilégie un partenariat clair, fondé sur la construction de la future architecture de paix en Europe. Mais Washington à aussi dans le viseur Paris, Londres et Rome, où la diplomatie américaine va mener, ces prochains jours, une politique d’influence beaucoup plus subtile. La « liberté d’expression » et la « liberté numérique » constituent des leviers de soft power pour peser sur les régulations européennes, protéger les intérêts des géants technologiques américains, influencer les débats publics et éviter que l’Europe ne renforce sa souveraineté numérique au détriment de l’industrie américaine.
Difficile, dans ce contexte, de ne pas ressentir une forme de frustration, surtout lorsque l’on mesure l’engagement constant de la France pour la paix et la stabilité internationales. Paris accueille chaque année le Paris Peace Forum, se trouve à la tête de la coalition des volontaires pour l’Ukraine et revendique un soutien politique et militaire inébranlable envers Kiev. Pourtant, ces investissements diplomatiques ne se traduisent pas par une influence équivalente dans le dialogue stratégique qui se noue entre Washington et Berlin, au cœur du dispositif occidental. A noter que le Marshall Center (lié à la Bundeswehr et au DoD américain) souligne que l’Allemagne est devenue l’un des plus gros contributeurs financiers, économiques et humanitaires à l’Ukraine, et que ce soutien a été crucial pour maintenir l’État ukrainien fonctionnel durant l’hiver 2022–2023.
La rencontre entre Rubio et Johann Wadephul illustre un phénomène que les études transatlantiques documentent depuis plusieurs années : l’Allemagne est devenue l’interlocuteur européen privilégié des États-Unis sur le dossier ukrainien. Plusieurs analyses soulignent que Berlin est désormais l’un des plus importants soutiens à Kiev, tant sur le plan financier que militaire, un rôle confirmé par les données de l’Institut de Kiel et par les évaluations américaines et britanniques. L’Allemagne, qui a profondément réorienté sa politique de défense depuis 2022, incarne pour Washington un partenaire fiable, stratégique et capable de peser durablement dans la future architecture de sécurité en Europe... Malgré les passes d’armes régulières entre les deux gouvernements et la volonté pressante de Berlin de s’émanciper de l’allié américain.
Malgré les déclarations de Friedrich Merz sur la politique de Donald Trump, le futur chancelier et son gouvernement ne prévoient pas de remise en question de la relation privilégiée entre l'Allemagne et les Etats-Unis. Source : Les Echos, 18 avril 2025
Pendant que cet axe se renforce, l’action de Sarah Rogers en Europe occidentale révèle une logique d’une autre nature. La promotion de la liberté d’expression ou de la liberté numérique ne relève pas seulement d’un discours de valeurs : elle s’inscrit dans un contexte où les États-Unis s’opposent de plus en plus frontalement aux régulations européennes comme le Digital Services Act, le Digital Markets Act ou l’AI Act. Des travaux de l’Atlantic Council, du CSIS ou d’autres institutions expliquent que Washington considère ces régulations comme susceptibles de réduire l’influence des grandes entreprises technologiques américaines et de fragmenter l’espace numérique mondial au détriment du modèle états-unien.
Les États-Unis utilisent donc une rhétorique universaliste, celle de la liberté d’expression, pour intervenir dans les débats européens, orienter les choix réglementaires et défendre leur domination technologique. Historiquement, les États-Unis ont instrumentalisé le registre de la « liberté de l’internet » via des cadres comme la Freedom Online Coalition ou les programmes de “promotion de l’Internet libre” du Département d’État. Ces dispositifs mêlent réellement défense des droits humains et projection d’influence normative américaine dans l’espace numérique mondial. Les observateurs connaissent aussi l'enjeu de ces tournées diplomatiques, à savoir l'ingérence ! Chatham House, le CER et d’autres think tanks analysent précisément comment la politique américaine vise à garder l’Europe “dans le camp occidental”, tout en limitant les velléités européennes de souveraineté stratégique, qu’il s’agisse de défense, de politique industrielle ou de régulation du numérique



Commentaires