L’Europe une union sous pression : une rentrée stratégique face aux crises
Le discours (1) sur l’état de l’Union et les déclarations qui ont suivi le discours d’Ursula von der Leyen marquent un tournant. Ce mois de septembre 2026 agit comme une première ligne de bilan d’une année d’orientations stratégiques décisives pour l’Union européenne (UE), contrainte de réaffirmer la primauté du droit international et du multilatéralisme dans un environnement mondial de plus en plus régi par la force et l’unilatéralisme.
C’est dans le respect du Programme stratégique 2024–2029 (2), que les grands axes fixés par les dirigeants européens sont définis par une feuille de route pour répondre à des crises. Entre impératifs de souveraineté technologique, cohésion territoriale et protection du modèle démocratique, l’UE se trouve au carrefour de défis existentiels. La prospérité durable, le succès de la double transition écologique et numérique, ainsi que la défense intransigeante des valeurs fondamentales constituent les piliers de cette rentrée sous haute tension. En effet, les pays de l’Union connaissent des pressions endogènes, comme la situation économique, les crises sociales ou encore environnementales ; mais également des menaces exogènes, qui s’appuient sur les crises existantes.
Retour sur une rentrée stratégique pour l’Union, à l’approche d’échéances électorales importantes, au croisement de crises multiples, qui fragilisent la position des Etats membres du marché unique.

Les territoires de l’UE sous pression : valoriser les régions ultrapériphériques et défendre les territoires stratégiques
L’Europe est une puissance mondiale et les Etats membres, notamment la France et le Danemark, élargissent largement le domaine de l’Union. Ce qui n’est pas sans compromis et sans difficultés : par exemple, le Danemark subit les déclarations houleuses du président des Etats-Unis à propos du Groenland, tandis que la France doit défendre ses intérêts stratégiques en Guyane (NDLR : avec l’opération HARPIE, qui permet de lutter contre l’orpaillage illégal) ou lutter contre l’immigration clandestine des comoriens à Mayotte. Ces exemples illustrent des problématiques nationales, pour lesquelles l’Union veut être davantage impliquée.
Ainsi, le 7 septembre 2026, la présidente de la Commission européenne s’est rendue à Nuuk pour annoncer un plan de partenariat fondé sur la stratégie Global Gateway (3), doté de 200 millions d’euros répartis sur deux ans. Ce partenariat, renforcé par une déclaration commune signée par Jens-Frederik Nielsen, Premier ministre du Groenland, et Mette Frederiksen, Première ministre du Danemark, concrétise l’ambition européenne d’ancrer des alliances durables au Nord. Dans le prolongement de cette dynamique, le sommet consacré à l’Arctique réuni à Rovaniemi (Finlande) les 13 et 14 septembre (4) a permis d’esquisser la nouvelle stratégie arctique de l’Union. Face à la militarisation croissante de la zone et à l’ouverture de nouvelles routes maritimes, l’UE entend affirmer un rôle régulateur tout en sécurisant l’accès aux ressources critiques de la région.

Concernant les territoires dits ultrapériphériques (RUP), l’UE a également pris la mesure du potentiel des territoires et a réévalué sa stratégie de 2022, ce 10 septembre 2026 (5). Définis comme, une partie du territoire de certains pays de l’Union se trouve dans des zones du globe éloignées de l’Europe. Ils ne concernent que cinq membres de l’UE (France, Danemark, Pays-Bas, Portugal, Espagne), s’étendant sur des zones géographiques clés (Guyane française, Guadeloupe, Martinique, Mayotte, La Réunion, Saint-Martin, les Açores, Madère et les îles Canaries), représentant un vivier de 5 millions de citoyens et un levier d’influence maritime.
En complément des politiques nationales, la stratégie de l’Union repose sur cinq grands piliers (7) : donner la priorité aux citoyens, tirer parti des atouts régionaux, favoriser les transitions écologique et numérique, renforcer la coopération régionale et consolider les partenariats. Une ambition juridiquement définie par l’article 349 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), qui autorise le Conseil de l’Union européenne (sur proposition de la Commission et après consultation du Parlement) à adopter des mesures spécifiques et dérogatoires en faveur des RUP, notamment pour la pêche, l’agriculture, l’inclusion des Petites et Moyennes Entreprises (PME) locales dans les marchés publics, ou encore les programmes de coopération transfrontalières.
“La Commission a présenté une nouvelle stratégie qui permettra à ces régions éloignées d’exploiter pleinement leur potentiel, grâce à un soutien accru, à une plus grande résilience et à des perspectives plus équitables pour leurs citoyens. La Commission a également proposé des adaptations ciblées de la législation de l’UE afin de mieux tenir compte des réalités et contraintes uniques des régions ultrapériphériques. Adaptées aux besoins des régions concernées, les propositions couvrent des domaines tels que l’agriculture, la sylviculture, la pêche, la migration et la fiscalité. À l’avenir, la Commission tiendra compte de la situation spécifique des régions ultrapériphériques lors de la préparation de futures initiatives. Elle entend favoriser un partenariat solide entre ces régions, les pays de l’UE et la Commission, notamment au moyen d’un dialogue annuel structuré et d’un portail spécifique.” (8)
Néanmoins, les échéances arrivent et la stratégie sera mise en œuvre prochainement, avec un paquet réglementaire soumis au Conseil en vue de parvenir à un accord entre les États membres, après consultation du Parlement européen. De même qu’une conférence des Présidents de Régions Ultrapériphériques (CPRUP) est prévue du 5 au 6 novembre 2026, pour échanger sur ces changements, en Guadeloupe (9).

Investir pour le développement et la compétitivité : la défense et l’intelligence artificielle en première ligne
La concurrence industrielle sur les nouvelles technologies et notamment l’Intelligence Artificielle (IA) bouscule les pôles de compétitivité. L’IA et les structures affiliées sont un outil à maîtriser, pour lequel investir et réglementer. C’est pourquoi, dès 2024, l’UE adopte son règlement d’utilisation de l’IA (10), pour encadrer l’utilisation des systèmes afin de garantir la sécurité, la santé et la protection des droits fondamentaux des personnes qui pourraient être impactées par ceux-ci. Le Comité européen de l’Intelligence Artificielle s’est réuni ce 17 septembre 2026 (11), une réunion durant laquelle les participants ont discuté des derniers développements de la politique européenne et internationale en matière d’IA, ainsi que de divers aspects liés à l’application et à la mise en œuvre de la loi sur l’IA.
En parallèle de ces échanges, pour enrayer la fuite des cerveaux et de faciliter le passage de la recherche au marché, le nouveau Règlement européen sur l’innovation débloque 10,2 milliards d’euros par an de financements additionnels tout en réduisant de 35 millions d’euros la charge administrative pesant sur les entreprises. L’introduction systématique de bacs à sable réglementaires (NDLR : depuis août 2026) permettra aux entreprises de tester leurs innovations technologiques dans un cadre assoupli et sécurisé.
De même, l’Union a franchi une étape majeure, en juillet 2026, en lançant un appel d’offres pour la création de sept gigafactories d’IA (12) à travers le continent. Portée par une nouvelle stratégie industrielle et cofinancée à hauteur de 10 milliards d’euros de fonds publics européens et nationaux, l’initiative vise à drainer plus de 20 milliards d’euros d’investissements privés (13). L’objectif est d’offrir au monde académique, aux petites et moyennes entreprises (PME) et aux géants industriels des capacités de calcul de niveau mondial pour l’entraînement de modèles souverains. Actuellement, l’Europe compte sur son territoire près d’une vingtaine de ces usines, rattachées à l’entreprise EuroHPC, permettant aux Etats membres de coordonner leurs stratégie d’innovation et d’investissement.


“Les centres de données sont essentiels à l’avenir numérique de l’Europe. Ils constituent également l’un des secteurs à la croissance la plus rapide au monde et devraient consommer plus de 3 % de la demande totale d’électricité de l’UE d’ici 2030, selon l’ Agence internationale de l’énergie. Cette croissance exerce une pression sur les réseaux électriques et l’utilisation des ressources naturelles, telles que l’eau, et contribue à l’augmentation des émissions de carbone. Afin de limiter ces impacts, la Commission européenne a proposé un système de notation commun pour les centres de données, visant à accroître la transparence de leur consommation énergétique et à favoriser leur intégration durable dans le système énergétique européen. L’UE prévoit de tripler sa capacité de centres de données au cours des cinq à sept prochaines années.” (14)
Mais, cette expansion numérique ne s’effectue pas au mépris du climat. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les centres de données consommeront plus de 3 % de l’électricité de l’UE d’ici 2030. Face au projet de tripler la capacité européenne de datacenters dans les sept ans à venir, la Commission introduit un système de notation commun obligatoire pour tout centre de données supérieur à 500 kW. Ce système garantira une transparence accrue sur l’efficacité énergétique et la consommation d’eau.
Protéger les valeurs de l’Union : les pressions hybrides sur les institutions des Etats membres
L’actualité parlementaire est marquée par l’adoption à une large majorité (420 voix pour, 220 contre et 26 abstentions) du rapport rédigé par l’eurodéputé Tomas Tobé pour la commission spéciale sur le Bouclier européen de la démocratie. Ce vote acte la prise de conscience par l’Union européenne que la confrontation géopolitique menace les systèmes politiques des Etats membres, notamment à l’approche d’échéances électorales majeures.
L’adoption du rapport sur le Bouclier européen de la démocratie transforme la gestion des menaces hybrides : l’Europe cherche à sortir d’une attitude défensive pour ériger un dispositif de protection globale et de résilience (15). La réussite de ce bouclier dépendra de la volonté de la Commission européenne et des États membres d’adapter les recommandations du Parlement en instruments juridiques réellement contraignants et dotés de moyens budgétaires adéquats. Pour pallier la vulnérabilité des systèmes démocratiques, le rapport de la Commission européenne propose de classer l’infrastructure électorale (fichiers électoraux, terminaux de vote, systèmes de dépouillement) parmi les infrastructures critiques de l’UE. Cette décision implique une obligation de résistance cyber renforcée et l’application directe des exigences de la directive Network and Information Security (NIS) 2 aux organismes électoraux nationaux.
“Le rapport met en lumière les fréquentes attaques hybrides menées par la Russie contre les infrastructures critiques, telles que les cyberattaques, le sabotage physique, les incendies criminels, l’espionnage et le brouillage de signaux, également orchestrées depuis le Bélarus, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord. Les députés européens réclament un renforcement des sanctions contre les facilitateurs de la désinformation et ceux qui contribuent à contourner les sanctions existantes. Il condamne également le placement sur liste noire, à motivation politique, par la Russie de responsables européens, de journalistes et de députés européens, y voyant un instrument de guerre hybride. Afin de protéger l’intégrité des élections face aux menaces émergentes et de prévenir le financement par procuration et les ingérences, les députés européens proposent de classer l’infrastructure électorale comme essentielle. Ils appellent à un principe de « connaissance du donateur » pour les dons politiques en cryptomonnaie, à des mesures contre les deepfakes malveillants et les publicités frauduleuses, ainsi qu’à une protection accrue des candidates.” (16)
L’écho des troubles géopolitiques, survenus dès la fin d’année 2025, se répercutent directement sur les stratégies de l’UE et les investissements réalisés. Les multiples pressions dues aux crises industrielles, économiques, politiques et sécuritaires contraignent l’Union européenne à préserver la stabilité de ses territoires et la viabilité de son modèle socio-économique. L’UE n’a d’autre choix que de lier indissociablement puissance industrielle, cohésion territoriale et fermeté démocratique.
Notes de bas de page
1 – Discours sur l’État de l’Union prononcé par la Présidente Ursula Von Der Leyen, le 16 septembre 2026, à Strasbourg.
2 – Le programme stratégique fixe les priorités de l’UE et ses orientations stratégiques pour le cycle institutionnel 2024-2029. À ce titre, il oriente les travaux des institutions de l’UE.
3 – Article publié par la Commission européenne, L’UE et le Groenland renforcent leur partenariat, avec 200 millions d’euros d’investissements dans le cadre de Global Gateway, le 7 septembre 2026.
4 – Ugo Bertet, “Sommet sur l’Arctique : face aux tensions géopolitiques, l’Europe veut renforcer sa présence”, dans : Toute l’Europe, le 14 septembre 2026
5 – Article publié par la Commission européenne, Une nouvelle vision stratégique pour les régions ultrapériphériques, renforçant la présence mondiale de l’UE, le 10 septembre 2026.
6 – A ne pas confondre avec les Pays et Territoires d’Outre-Mer (PTOM), avec un statut juridique propre. Il s’agit de la Nouvelle-Calédonie, de la Polynésie française, de Saint-Pierre-et-Miquelon, des Terres australes et antarctiques françaises, de Wallis-et-Futuna, et, depuis 2012, de Saint-Barthélemy. Pour le Danemark, il s’agit du Groenland. Pour les Pays-Bas, il s’agit d’Aruba et des Antilles néerlandaises (Bonaire, Curaçao, Saba, Saint-Eustache et Sint-Maarten, la partie néerlandaise de l’île de Saint-Martin).
7 – Ibid
8 – Extrait de la publication de la Commission européenne, Exploiter le potentiel des régions ultrapériphériques de l’UE, le 10 septembre 2026.
9 – A la date de publication de l’article : cette information est transmise par la CPRUP sur son profil Linkedin.
10 – Il s’agit du Règlement (UE) 2024/1689 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024 établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle et modifiant les règlements.
11 – Publication de la Commission européenne, Le Conseil de l’IA tient sa neuvième réunion, le 18 septembre 2026.
12 – Définition selon la Commission Européenne : Les Gigafactories d’IA sont des installations à grande échelle dédiées au développement et à l’entraînement de modèles d’IA de nouvelle génération comportant des milliards de paramètres. Pour ce faire, elles combinent une puissance de calcul considérable – plus de 100 000 processeurs d’IA avancés – et mettent l’accent sur la capacité énergétique, la fiabilité des chaînes d’approvisionnement, les réseaux de pointe, l’efficacité énergétique et l’automatisation pilotée par l’IA.
13 – Publication de la commission européenne, L’UE lance un appel à l’IA Gigafactories pour renforcer la capacité informatique de l’Europe et débloquer plus de 30 milliards d’euros d’investissements, le 30 juillet 2026
14 – Extrait du communiqué de presse de la Commission européenne, La Commission renforce l’efficacité énergétique et la durabilité des centres de données dans l’UE, publié le 21 septembre 2026.
15 – Communiqué de presse de la Commission européenne, Le bouclier européen de la démocratie et la stratégie de l’UE en faveur de la société civile ouvrent la voie à des démocraties plus fortes et plus résilientes, publié en novembre 2025
16 – Extrait des Nouvelles du Parlement européen, Propositions du Parlement visant à renforcer la démocratie contre l’ingérence étrangère, le 15 septembre 2026.



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