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Temps de travail : pourquoi la France et l’Allemagne ont-elles des approches différentes ?

Camille Fleury
il y a 6 jours
7 min de lecture

Le 18 juin 2026, un premier projet de réforme du temps de travail porté par la ministre fédérale du Travail, Bärbel Bas (SPD), a été révélé. Il prévoit notamment d’assouplir la limite quotidienne de huit heures en permettant, par convention collective, une organisation davantage fondée sur une durée hebdomadaire maximale. Prévue dans le traité de coalition conclu entre la CDU/CSU et le SPD en 2025, la réforme est présentée par le chancelier Friedrich Merz comme nécessaire pour renforcer la compétitivité de l’économie allemande. Elle est vivement contestée par la gauche et les syndicats. Stefan Körzell, membre de la direction du DGB1, y voit ainsi un « retour dans le XIXe siècle »2.



« Pour la défense de la journée de huit heures. Après huit heures, papa et maman m’appartiennent ». Affiche du Deutscher Gewerkschaftsbund (DGB)


La coalition au pouvoir justifie notamment sa démarche en s’appuyant sur l’article 6 de la directive européenne 2003/88/CE3, qui fixe une durée maximale moyenne de travail de 48 heures par semaine, tout en prévoyant des règles minimales en matière de repos et de congés annuels. Les directives européennes fixent des objectifs que les États membres doivent atteindre, tout en leur laissant le choix des moyens pour les mettre en œuvre dans leur législation nationale. Cette obligation de résultat permet donc des modalités d’application différentes d’un pays à l’autre4. Dans le domaine du temps de travail, cette souplesse tient également au fait que la politique sociale relève, pour certains de ses aspects, de la compétence partagée entre l’Union européenne et les États membres. Les États membres peuvent donc légiférer dans ce domaine, dans les limites fixées par le droit de l’Union5. Ainsi, le patronat allemand considère que cette marge de manœuvre en matière de temps de travail pourrait être davantage exploitée. La France, pourtant soumise au même cadre européen, a fait des choix différents. Le temps de travail y reste notamment structuré autour de la durée légale de 35 heures, instaurée par les lois Aubry. Cette divergence soulève une question plus large : comment deux pays soumis aux mêmes règles européennes en matière de temps de travail en arrivent-ils à des cadres nationaux aussi différents ?


La directive 2003/88/CE encadre le temps de travail au niveau des États membres de l’Union européenne. Dans son article 6, elle fixe une durée maximale moyenne de travail de 48 heures par période de sept jours, heures supplémentaires comprises. Il ne s’agit donc pas d’une durée standard de travail, mais d’une limite que les États membres doivent respecter lorsqu’ils définissent leurs propres règles en matière de temps de travail. Celles-ci peuvent notamment être fixées par la législation, les conventions collectives ou les accords conclus entre partenaires sociaux.


La directive précise également que les États membres doivent prendre en compte « la sécurité et la santé des travailleurs »6 dans l’organisation du temps de travail. Dans cette logique s’ajoute, lorsque le temps de travail journalier dépasse six heures, un temps de pause dont la durée et les modalités sont déterminées par les conventions collectives ou, à défaut, par la législation nationale. La directive laisse ainsi une marge de manœuvre importante aux États membres dans la définition de leur propre durée du travail. C’est cette marge que le gouvernement allemand souhaite aujourd’hui davantage exploiter.


Jusqu’à présent, le droit allemand repose sur une organisation du temps de travail beaucoup plus contraignante à l’échelle de la journée, avec une journée de huit heures comme référence. La réforme du temps de travail entend précisément modifier cette logique en permettant une organisation davantage fondée sur la durée hebdomadaire. L’argument avancé par le gouvernement et les organisations patronales est celui d’une plus grande flexibilité, présentée comme nécessaire pour renforcer la compétitivité. Les temps de travail seraient ainsi davantage adaptés aux réalités de certaines activités, notamment le travail saisonnier, le travail en équipes, ainsi que le travail le week-end ou de nuit.


Au 20 août 2026, le projet reste toutefois bloqué. Début juillet, la flexibilisation du temps de travail a été reportée et temporairement retirée des discussions. Les désaccords persistent entre les différents acteurs : le patronat juge les assouplissements insuffisants, les syndicats refusent de se prononcer sur un texte encore incomplet et une partie du SPD se montre également réticente à l’égard du projet.


Au cœur du débat se trouve notamment la question des conséquences de cette flexibilisation pour les travailleurs, en particulier en matière de santé. Le patronat défend une plus grande souplesse de l’organisation du temps de travail, tandis que les syndicats mettent en garde contre les risques d’un allongement des journées de travail. Rainer Dulger, président de la Bundesvereinigung der Deutschen Arbeitgeberverbände (BDA), principale organisation patronale allemande, estime que l’Allemagne utilise moins la marge de manœuvre laissée par la directive européenne que d’autres pays. Il conteste l’idée qu’une durée maximale hebdomadaire représenterait un danger pour les travailleurs : « Si une durée maximale hebdomadaire de travail était si dangereuse, les travailleurs en Belgique et en Italie devraient être malades les uns après les autres »7, avance-t-il, en soulignant que les taux de maladie dans ces deux pays sont pourtant plus faibles. Les syndicats ne partagent pas cette analyse. Yasmin Fahimi, présidente du DGB, souligne que « dans le débat sur le temps de travail, on donne parfois l’impression que les êtres humains sont des machines qui peuvent simplement fonctionner plus longtemps sur simple pression d’un bouton »8. Elle rappelle que les horaires de travail et les temps de récupération doivent rester équilibrés. Dans le même sens, Frank Werneke, président de ver.di9, estime que le projet permettrait aux employeurs de « tirer le maximum de leurs salariés, sans tenir compte de la santé des travailleurs »10. Selon les syndicats, les journées de travail pourraient atteindre jusqu’à 13 heures, avec des risques accrus de fatigue et d’accidents du travail soulignés par la Hans-Böckler-Stiftung11.


La situation française offre un point de comparaison intéressant : soumise à la même directive européenne, la France a fait un choix différent dans l’organisation du temps de travail. Les lois Aubry I et II, adoptées en 1998 et 2000 sous le gouvernement de Lionel Jospin, ont fixé la durée légale du travail à 35 heures par semaine. Ces deux lois s’inscrivent dans le cadre d’une promesse du Parti socialiste, arrivé au pouvoir en 1997. Depuis 2000, cette durée légale est restée inchangée, même si de nombreux dispositifs permettent d’aménager le temps de travail au-delà de cette référence. Les 35 heures ne constituent donc pas un plafond hebdomadaire absolu. Les heures travaillées au-delà de cette durée sont considérées comme des heures supplémentaires et donnent en principe lieu à une majoration de salaire.


En France, la durée légale de 35 heures reste donc la référence, mais elle n’empêche pas de travailler davantage. La différence avec le projet allemand tient surtout à la manière dont cette flexibilité est organisée. Alors que la réforme allemande cherche à donner davantage de poids à la durée hebdomadaire, la France conserve les 35 heures comme référence et permet de les dépasser notamment par le recours aux heures supplémentaires.


La directive européenne ne conduit donc pas à une organisation identique du temps de travail dans les deux pays. Elle fixe un cadre commun, mais laisse aux États membres une marge importante pour définir leurs propres règles. Les différences entre les deux systèmes de temps de travail ne tiennent donc pas uniquement au cadre européen, mais aussi aux choix politiques propres à chaque pays. Le rôle des syndicats et des partenaires sociaux dans les débats sur le temps de travail constitue notamment une piste pour comprendre ces différentes trajectoires. Alors que les syndicats allemands s’opposent aujourd’hui au projet de réforme, la réduction du temps de travail à 35 heures en France s’inscrivait elle-même dans une réforme politique portée par le gouvernement de Lionel Jospin à la fin des années 1990, qui accordait une place importante à la négociation collective dans sa mise en œuvre. La même directive européenne aboutit ainsi à des modalités différentes d’organisation et de flexibilité du temps de travail en France et en Allemagne.


Notes de bas de page


  1. Confédération allemande des syndicats

  2. Die Zeit, « Reform des Arbeitszeitgesetzes: Streit über Arbeitszeitreform geht weiter », 9 août 2026.

  3. Parlement européen et Conseil de l’Union européenne, « Directive 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003 concernant certains aspects de l’aménagement du temps de travail », Journal officiel de l’Union européenne, 4 novembre 2003. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32003L0088 

  4. Commission européenne, « Répartition des compétences au sein de l’Union européenne », EUR-Lex. https://eur-lex.europa.eu/FR/legal-content/summary/division-of-competences-within-the-european-union.html 

  5. Commission européenne, « Politique sociale », EUR-Lex. https://eur-lex.europa.eu/FR/legal-content/glossary/social-policy.html 

  6. Article 6 de la directive européenne 2003/88/CE.

  7. Die Zeit, « Reform des Arbeitszeitgesetzes: Streit über Arbeitszeitreform geht weiter », 9 août 2026.

  8. Deutscher Gewerkschaftsbund (DGB), « Arbeitszeit: 8 Stunden sind genug », 4 décembre 2025.

  9. Syndicat unifié des services, membre de la Confédération allemande des syndicats (DGB)

  10. Tagesschau, « Arbeitszeit: Wochenarbeitszeit statt Acht-Stunden-Tag? », 18 mai 2026.

  11. Hans-Böckler-Stiftung, « Auf einen Blick: Debatte um Arbeitszeit: Fragen und Antworten aus der Forschung », 12 mai 2026.



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