L'économie bleue en Afrique : la mer comme horizon stratégique
- cirmafrance
- il y a 3 jours
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En novembre 2024, la Tanzanie a accueilli la septième conférence de l'Association de l'Administration Maritime Africaine (AAMA), un sommet peu relayé en Europe par les grandes rédactions, mais dont les résolutions dessinent en creux une ambition continentale inédite. Un an après l'UNOC3 et à la veille du sommet Africa Forward, l'Afrique est bien déterminée à faire des océans le nouveau théâtre du développement, dans le respect des Objectifs de Développement Durable fixés par l'ONU. Pendant ce temps, les flottes étrangères continuent de piller des eaux que l'Afrique peine encore à surveiller, à valoriser, et surtout à défendre.

L'Afrique baigne dans trois océans et deux mers. Son littoral s'étire sur plus de 40 000 kilomètres, des rives méditerranéennes du Maroc aux côtes swahilies de la Tanzanie, en passant par le golfe de Guinée. Sur le papier, le continent détient une souveraineté sur plus de 13 millions de kilomètres carrés de zones économiques exclusives, soit un espace maritime supérieur à sa propre superficie terrestre. C'est colossal. Et pourtant, cette richesse a longtemps été traitée comme une abstraction juridique plutôt que comme un levier de puissance réelle. L'histoire explique en partie ce paradoxe. La colonisation a structuré les économies africaines autour de l'extraction terrestre (mines, plantations, hydrocarbures). La mer n'était qu'un corridor d'exportation au service des métropoles, exception faite pour la pêche.
Néanmoins, selon les estimations de la Banque mondiale, reprises dans plusieurs rapports onusiens, la pêche illicite, non déclarée et non réglementée coûterait au continent entre 10 et 23 milliards de dollars par an. Ces chiffres montrent 'Afrique est propriétaire d'un capital qu'elle ne contrôle pas encore pleinement. C'est précisément ce déficit de souveraineté effective que la notion d'économie bleue cherche à combler. Le concept lui-même a émergé dans les années 2010, popularisé notamment par les travaux de l'économiste Gunter Pauli et repris par les institutions internationales. Ce concept désigne l'ensemble des activités économiques liées aux océans, mers et zones côtières, à condition qu'elles s'inscrivent dans une logique de durabilité. Alors, suivant cette idée, reprise dans les ODD (NDLR : notamment l'ODD14 - Conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines aux fins du développement durable), une première conférence sur l'économie bleue se déroule en 2018 au Kenya. Après la pandémie de COVID-19, la Commission de l'Union africaine a formalisé cette ambition dans la Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans, adoptée pour 2050 puis révisée avec un horizon à 2030 (NDR : cette stratégie s'inscrit dans la vision de l'Union Africaine à l'horizon 2063).

Sur le plan économique, le potentiel de l'économie bleue africaine est réel, estimé par certains rapports à plus de 1 000 milliards de dollars annuels à horizon 2063. Mais ce potentiel est conditionnel. L'aquaculture, par exemple, est souvent présentée comme la solution miracle pour compenser le déclin des stocks halieutiques. Or, les premières expériences menées en dans les pays d'Afrique subsaharienne montrent des résultats mitigés, avec des coûts d'installation élevés, des problèmes de foncier côtier, une concurrence avec les usages traditionnels et une fragilité face aux maladies aquacoles. Le Maroc et l'Afrique du Sud ont développé des filières aquacoles relativement performantes, mais ils restent des exceptions. L'économie bleue reste un secteur de promesses, de coopération et de projets techniques, surtout catalysé par les sommets réalisés en 2018 et 2025.
L'éolien offshore et les autres énergies marines renouvelables suscitent également un enthousiasme qu'il faut tempérer. Ces technologies sont capitalistiques, complexes à installer et à maintenir, et supposent des réseaux électriques capables d'absorber une production intermittente. L'Afrique du Sud a lancé des appels d'offres pour l'éolien offshore, mais les délais de réalisation s'allongent faute de financement stable. Le potentiel énergétique est indéniable, mais la trajectoire vers sa réalisation est semée d'obstacles institutionnels et financiers. Pour le royaume du Maroc, qui reste le plus en avance sur la question, Rabat promeut le futur méga-projet au large d'Essaouira (NDLR : un projet présenté à Nice, lors de l'UNOC3, le 10 juin 2025) d'une capacité de 1.000 mégawatts.
La modernisation portuaire est sans doute le levier le plus immédiatement actionnable. Des ports comme Tanger Med au Maroc, ou Lomé au Togo, montrent qu'une gestion efficace peut transformer radicalement la position d'un pays dans les chaînes de valeur mondiales. Tanger Med est aujourd'hui le premier port à conteneurs d'Afrique et du bassin méditerranéen. Il est le résultat d'une stratégie nationale cohérente sur vingt ans. Répliquer ce modèle suppose du temps, de la volonté politique et une gouvernance à l'abri des instabilités chroniques qui affectent de nombreux littoraux africains, du golfe de Guinée à la mer Rouge.

Mais l'économie bleue, aussi populaire soit-elle, est aussi un révélateur des nouvelles lignes de fracture et de puissance dans le monde. La maîtrise des espaces maritimes est depuis toujours une affaire de souveraineté économique et juridique. De fait, pour lutter contre la pêche illégale, non déclarée et non réglementée, la plupart des États africains manquent des moyens de surveillance maritime nécessaires, qu'il s'agisse de patrouilleurs, de systèmes satellitaires ou simplement de ressources humaines formées. L'architecture de sécurité maritime en Afrique reste lacunaire, malgré des initiatives comme le Code de conduite de Djibouti pour l'océan Indien occidental, ou le mécanisme de l'Architecture de Yaoundé pour le golfe de Guinée.
C'est là que la conférence de l'AAMA de 2024 prend tout son sens stratégique, car, en fixant des priorités communes sur la décarbonisation maritime, la formation professionnelle ou la sécurité en mer, elle contribue à construire une doctrine africaine, un langage commun qui permet au continent de peser dans les négociations à l'Organisation maritime internationale. La stratégie adoptée en 2023 de réduction des gaz à effet de serre des navires, par exemple, risque d'imposer des standards que les armateurs africains ne pourront pas financer sans mécanismes de compensation adaptés.
Il reste enfin la question des écosystèmes, qui est à la fois économique et existentielle. Les mangroves africaines couvrent environ 25 % des mangroves mondiales. Elles protègent les côtes, servent de nurseries aux poissons, stockent du carbone jusqu'à cinq fois plus efficacement que les forêts terrestres. Et elles disparaissent à un rythme alarmant, victimes de la déforestation, de l'urbanisation côtière et de la pollution plastique. Le paradoxe de l'économie bleue, c'est qu'elle pourrait accélérer la destruction du capital naturel sur lequel elle prétend reposer, si la pression économique n'est pas encadrée par des politiques de préservation ambitieuses et financées.



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