La pêche illicite, non déclarée, non réglementée (INN) en Afrique : le pillage des mers
- cirmafrance
- il y a 3 jours
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Chaque année, entre 11 et 26 millions de tonnes de poissons sont capturées illégalement dans le monde, selon les estimations de la FAO, pour une valeur comprise entre 10 et 23 milliards de dollars de pertes annuelles. L'Afrique, dont les eaux concentrent certains des stocks halieutiques les plus riches de la planète, en est la première victime : ce que ses pêcheurs artisanaux perdent chaque jour dans leurs filets, d'autres le rapatrient dans des cales industrielles, sous des pavillons de complaisance, loin de tout regard institutionnel.

Mainte fois soulevée durant les sommets internationaux, la question de la pêche INDNR est révélatrice d'un rapport de force asymétrique. D'un côté, des États africains dont la capacité de surveillance maritime est limitée faute de patrouilleurs, de systèmes satellitaires opérationnels et de personnel formé. De l'autre, des opérateurs industriels qui disposent de technologies avancées, de juristes spécialisés dans l'optimisation réglementaire internationale et de réseaux d'influence dans les administrations locales. Cette asymétrie est entretenue par des dynamiques structurelles difficiles à renverser, même si le cadre juridique impose le contraire.
En effet, après la ratification de la convention de Montego Bay (NDLR : Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982) et dès les années 1980, des accords de pêche sont conclus entre les Communautés européennes et plusieurs États africains, permettant aux flottes européennes d'accéder aux eaux africaines en échange de compensations financières. Ces accords, souvent opaques dans leur négociation et déséquilibrés dans leur conception, ont habitué les acteurs étrangers à considérer les eaux africaines comme un espace d'exploitation partiellement ouvert.
Depuis 2013, l'Union européenne a rebaptisé ces instruments en Accords de partenariat dans le domaine de la pêche durable, dits APPD, pour marquer une rupture rhétorique avec les logiques purement extractives des décennies précédentes. L'UE a actuellement neuf APPD dits thoniers avec le Cabo Verde, la Côte d'Ivoire, São Tomé-et-Príncipe, le Gabon, les Seychelles, Maurice, le Sénégal et la Gambie. Elle dispose également de quatre APPD dits mixtes, ciblant diverses espèces, avec le Maroc, la Mauritanie et la Guinée-Bissau. Ainsi, les APPD se veulent être un outil transparent, cohérent et mutuellement bénéfique pour la gouvernance de la pêche dont les objectifs (gestion durable des ressources halieutiques ; approvisionnement en poisson du marché de l’UE ; développement durable du secteur de la pêche dans les pays partenaires ; préservation et durabilité environnementale) s'inscrivent dans la logique de développement durable.

Les montants en jeu sont significatifs. Selon une évaluation récente, l'engagement financier annuel moyen de l'UE envers les pays partenaires entre 2015 et 2020 représentait 159 millions d'euros, dont 126 millions d'euros du budget public de l'UE, répartis entre 98 millions pour les droits d'accès et 28 millions pour l'appui sectoriel. Au niveau des accords individuels, les disparités sont frappantes. Pour le Sénégal, le montant total potentiel s'est élevé à environ 15,25 millions d'euros sur la période 2019-2024, soit l'équivalent de 10 milliards de francs CFA, en fonction des niveaux de capture réels. Le dernier protocole de mise en œuvre a expiré le 17 novembre 2024, date à partir de laquelle les navires européens ont quitté les eaux sénégalaises.
Néanmoins, les flottes européennes ne sont pas les seules à exploiter les eaux africaines. La Chine a massivement investi dans les infrastructures portuaires du continent, ce qui lui confère une influence considérable sur les gouvernements. Dans ce contexte, la capacité des États africains à sanctionner les navires chinois pris en flagrant délit de pêche illégale est politiquement délicate. Plusieurs chercheurs, dont Tabitha Mallory de l'Université de Washington dans des travaux publiés entre 2013 et 2020, ont documenté comment la diplomatie économique chinoise crée des espaces d'impunité de fait pour ses flottes de pêche hauturière. Ce n'est pas une conspiration : c'est la mécanique ordinaire de la dépendance économique, appliquée à la mer.

Sur le plan économique, les pertes sont massives et multidimensionnelles. L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) évalue à 23 milliards de dollars par an les pertes mondiales dues à la pêche INN, dont une part disproportionnée affecte les pays d'Afrique subsaharienne.
Ces chiffres agglomèrent des réalités très diverses, comme la perte de redevances sur les licences non perçues, l'effondrement des stocks halieutiques qui prive les pêcheurs artisanaux de leurs captures, perte de valeur ajoutée dans les filières de transformation locale. Au Sénégal, une étude du programme des Nations unies pour le développement publiée en 2017 estimait que la pêche artisanale faisait vivre directement ou indirectement plus de 600 000 personnes, dans un pays où elle représente la première source de protéines animales. Quand les stocks s'effondrent sous la pression conjuguée de la pêche industrielle légale et illégale, ce sont ces populations qui payent la facture en première ligne.
De même que l'enjeu de sécurité alimentaire est indissociable de la dimension économique. Dans de nombreux pays côtiers africains, le poisson représente entre 30 et 70 % des apports en protéines animales des populations les plus précaires, selon les données de la FAO. La raréfaction des ressources halieutiques n'est pas une abstraction statistique : elle se traduit par une hausse du prix du poisson sur les marchés locaux, une dégradation nutritionnelle des ménages et une fragilisation des pêcheries artisanales qui constituent des filets de sécurité économique informels dans des régions où l'État-providence est quasi absent.

Alors, la pêche INN est le résultat d'une architecture de gouvernance mondiale qui produit structurellement des zones d'impunité et, surtout, s'absente face au jeu des grands empires économiques. Les pavillons de complaisance, les sociétés écrans, les transferts en haute mer, les certificats de capture falsifiés, participent à ces mécanismes qui valorise la libre circulation et l'optimisation des coûts. Les solutions existent sur le papier. L'Accord sur les mesures du ressort de l'État du port, adopté sous l'égide de la FAO en 2009 et entré en vigueur en 2016, est le premier traité international contraignant spécifiquement conçu pour lutter contre la pêche INN en refusant l'accès aux ports aux navires soupçonnés d'activités illégales. Mais son efficacité dépend du nombre et de la qualité des États signataires. Beaucoup de pays africains n'ont pas encore les capacités administratives pour l'appliquer pleinement.



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