Le Sénégal et la mer : entre souveraineté revendiquée et menace
- cirmafrance
- il y a 3 jours
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Les 11 et 12 mai 2026, Nairobi accueille le sommet Africa Forward, coorganisé par la France et le Kenya, au cours duquel le Sénégal copréside la table ronde consacrée à l'économie bleue. Un symbole diplomatique qui arrive au pire des moments pour Dakar. Depuis novembre 2024, le Sénégal n'a plus d'accord de pêche avec l'Union européenne et un carton jaune, car considéré comme « pays non coopératif » dans la lutte contre la pêche non déclarée et non réglementée.

Le sommet Africa Forward, est prioritairement orienté sur des sujets économiques, dans lesquels l'économie bleue doit pouvoir se frayer un chemin. Il marque une étape majeure dans les relations entre la France et le continent africain, près de dix ans après le discours du président de la République à Ouagadougou. C'est le premier sommet de ce type à être accueilli et coprésidé avec un pays anglophone, très engagé dans les sommets liés aux océans. En effet, entre 2018 et 2026, un autre événement s'est intercalé pour consolider la position kényane. En juillet 2024, Blue Invest Africa, (NDLR : un événement initié par la Commission Européenne depuis 2022) événement d'affaires organisé par l'Union européenne en partenariat avec le gouvernement kényan, s'est tenu à Diani, sur la côte kényane, réunissant des porteurs de projets venant de 17 pays africains actifs dans une dizaine de secteurs, l'aquaculture étant le plus représenté. Le gouvernement de Nairobi a ainsi accumulé une légitimité pratique sur les questions maritimes, en transformant ses côtes de l'océan Indien en terrain d'expérimentation et de rencontre pour l'économie bleue africaine.
Leur coprésidence de la table ronde sur l'économie bleue à Nairobi est une démonstration politique soigneusement mise en scène. La présence sénégalaise à la coprésidence de la table ronde sur l'économie bleue s'inscrit dans une stratégie de repositionnement que Dakar mène depuis l'élection de Bassirou Diomaye Faye en mars 2024. Le Sénégal se veut le porte-parole d'une souveraineté africaine, après avoir été pendant quarante ans l'un des pays les plus engagés dans les accords de pêche avec les flottes européennes. Ce retournement a une résonance continentale et envoie un signal aux autres États côtiers ouest-africains encore liés à Bruxelles par des accords similaires, notamment la Mauritanie, la Guinée-Bissau, le Gabon et la Côte d'Ivoire, que la dépendance financière aux compensations européennes n'est pas absolue.

Sur le plan économique, les chiffres dessinent une dépendance structurelle, d'un marché européen qui représente environ 40 % de la valeur des exportations halieutiques sénégalaises et plus de 70 % de ces produits proviennent indirectement de la pêche artisanale. Une interdiction d'exporter entraînerait des pertes de revenus massives pour quelque 75 000 pêcheurs et mareyeurs, des risques accrus de précarité, d'insécurité alimentaire et de migration pour les communautés côtières, alors même que les causes du carton jaune relèvent principalement de la gouvernance de la pêche industrielle.

Mais la posture souverainiste achoppe sur une contradiction interne que le sommet de Nairobi ne résoudra pas. La pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) continue de peser sur l'économie, la sécurité alimentaire, la disponibilité de la ressource halieutique et la mobilisation des ressources, au Sénégal, entraînant l'effondrement des pêcheries artisanales.
De même qu'il n'est pas rare d'entendre des témoignages faire état des agressions des eaux sous juridiction sénégalaise par des navires étrangers, sans compter les pratiques de fausses déclarations de capture ou de pêche non durable qui menacent fondamentalement les ressources halieutiques, la biodiversité et la stabilité marine. La surpêche et la pêche INN entraînent la migration forcée des pêcheurs sénégalais. La situation a gravement affecté les moyens de subsistance des communautés côtières et contribué à l'augmentation de la pauvreté, ce qui signifie que la migration est devenue une stratégie de survie nécessaire pour de nombreuses familles. En 2024, le nombre de migrants entrant en Espagne de manière irrégulière a atteint 63 970, soit plus du double du chiffre de 2022, une grande partie d'entre eux ayant atteint les îles Canaries, le nombre de migrants ayant augmenté de 200 % entre 2022 et 2024.
L'Union Européenne reste très méfiante vis-à-vis de son partenaire sénégalais, qui remarque des exportations illégales du Sénégal vers l’UE, ce qui compromet la fiabilité du système de traçabilité sur lequel repose la certification des produits de pêche. C'est pourquoi les échanges sur l'économie bleue, au sommet Africa Forward sont très attendues.



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