top of page

La place des femmes dans l’économie kenyane: une dimension négligée par Africa Forward

  • Alice Guillemaud
  • il y a 5 jours
  • 5 min de lecture

Alors que le Kenya ambitionne de devenir une puissance économique régionale, la question de l’intégration des femmes dans une économie en pleine croissance devient un enjeu majeur. Aujourd’hui, la société kényane continue de marginaliser les femmes en leur donnant accès limité aux ressources, aussi bien dans les domaines professionnels que privés. Cette inégalité persistante constitue un frein au développement du pays sur les plans politique, économique et social. 



L’inclusion des femmes dans la société ainsi que la réduction des inégalités de genre constituent une priorité de la stratégie des Nations Unies depuis 2015, dans le but d’améliorer les conditions de vie des populations et de protéger la planète. à cette fin, les Nations Unies ont mis en place 17 objectifs de Développement Durable (ODD) , dont l'un vise spécifiquement à mettre fin à toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes et des filles. l'Objectif de Développement Durable n°5 a notamment pour ambition de garantir aux femmes des droits égaux en matière d'accès aux ressources économiques, à la propriété foncière, aux soins de santé sexuelle et reproductive, aux technologies ainsi qu'à l'accès à internet. 


Au Kenya, les disparités de genre demeurent bien présentes dans la société. Malgré une égalité inscrite dans la constitution avec l’article 27 « Toutes les personnes sont égales devant la loi et ont droit à une protection égale et au bénéfice égal de la loi », la réalité reste bien différente; le foyer kényan constituant l’un des premier lieu où cette inégalité prend place. 


Cela passe d’abord par des normes sociales patriarcales encore bien présentes dans la société. Encore aujourd’hui, les rôles genrés de la famille sont ancrée dans l’esprit de la population avec une femme principalement associé à la procréation et un homme dominant et chef de famille. Selon un rapport du Kenya National Bureau of Statistics, 42,6% des femmes et 34,7% des hommes affirment que les violences conjugales peuvent être justifiées sous certaines conditions.  Cette intériorisation de l’oppression au sein de la famille se répercute sur les différents domaines de la société. 


Cette tendance se manifeste dans le domaine de l'éducation. Selon la Banque Mondiale, en 2023, moins de 10% des jeunes filles en âge d’aller à l’université s’y y étaient effectivement inscrites malgré un accès pratiquement paritaire dans l’école primaire et secondaire. Ce pourcentage résulte de deux raisons principales. Premièrement, une partie de ces jeunes filles sont mariées prématurément à l’âge de 18 ans ce qui les prive de perspective d’avenir pour les assigner aux responsabilités domestiques. La deuxième raison est la pauvreté au Kenya ; le taux de pauvreté des travailleur étant de 33% en 2025, de nombreuses familles ne peuvent se permettre financer les étude supérieures de tous leur enfants et privilégient alors léducation des garçons. Cela va obliger les filles à travailler directement après le lycée et à favoriser un travail informel pour gagner rapidement de l’argent pour pouvoir survivre. Ces femmes travaillent plus de 40 heures par semaine sans protection sociale adéquate et continueront à être considérées comme des travailleuses pauvres.


Ce manque d’éducation et cette pauvreté viennent se placer en opposition avec l’augmentation de l’autonomisation des femmes kényanes. En effet, depuis 2020, de plus en plus de femmes peuvent prétendre être autonome financièrement ; il y a 6 ans seulement 29,3% des femmes le pouvait, aujourd’hui plus de 40% le sont ce qui représente 4 femmes sur 10. Cela montre que malgré les difficultés liées aux normes sociales, davantage de femmes choisissent l’indépendance plutôt que le modèle familial imposé. Cependant, il y a une réelle différence d’autonomisation des femmes entre les zones rurales et les zones urbaines ; en zone urbaine, 59% des femmes sont autonome financièrement tandis qu’en zone rural, seulement 29% des femmes le sont. La population des zones rurales a accès à moins de ressources et est généralement plus pauvre ce qui impacte aussi l’émancipation des femmes. 



Ces problématiques d’égalité entre les sexes est pourtant un objectif affiché du sommet Africa Forward, qui se tient à Nairobi. De même que la place de la femme dans la société kenyane rentre également dans la stratégie plus large des Nations Unis afin d’aider au développement. Parmi les 17 ODD, 5 sont directement liés à l’amélioration de la place des femmes au Kenya. Tout d’abord, l’ODD 1 vise « l’éradication de la pauvreté sous toutes ses formes ». En sortant les femmes de la précarité, notamment dans l'agriculture, on augmente leur autonomisation et leur implication dans la société. Cet élan dépend de l’ODD 4, éducation de qualité, qui « veiller à ce que tous aient accès à l’éducation et promouvoir des possibilités d’apprentissage de qualité dans des conditions équitables tout au long de la vie » ; cela est crucial pour briser le plafond des 10 % de femmes à l'université et les protéger des mariages subis à 18 ans. Libérer ce potentiel permet d'activer l’ODD 5 sur l’égalité des sexes afin de « parvenir à l’égalité des sexes en rendant les femmes et les filles plus autonomes » et à déconstruire les normes patriarcales et de lutter contre les violences domestiques. Ces avancées doivent ensuite se traduire par l’ODD 8, travail décent, qui promeut « une croissance économique soutenue, partagée et durable, le plein-emploi productif et un travail décent pour tous » pour offrir des emplois protégés aux 83 % de Kényanes aujourd'hui confinées dans le secteur informel. Enfin, l’ODD 10, réduction des inégalités, « pour réduire les inégalités entre les pays et au sein de chacun », vient corriger la fracture entre zones urbaines et rurales, garantissant que les femmes des campagnes ne soient pas oubliées. En somme, ces cinq objectifs prouvent qu'aucun développement économique réel ne se fera sans l'inclusion de la moitié de la population.


Malgré une volonté féministe au Kenya, il y a tout de même encore beaucoup d'objectifs à accomplir notamment lors d’évènements, tel que le sommet Africa Forward. Ce sommet qui a lieu à Nairobi du 11 au 12 mai 2026, a pour but d’aider au développement économique de l'Afrique. Selon le programme publié sur le site d'Africa Forward, cet objectif se décline en plusieurs axes majeurs, notamment la réforme financière internationale, la santé résiliente et l'industrialisation verte.  Cependant on ne peut pas parler de développement économique correct tant que la moitié de la population n’est pas réellement inclus. Sortir les femmes de la pauvreté et leur donner accès à des métiers formels et protégés permettrait de contribuer à l’évolution de l’économie du Kenya mais aussi de l'ensemble des pays représentés à Africa Forward. À l'instar du Sénégal, où la grande majorité des femmes reste cantonnée à l'économie informelle sans protection, ou de la RDC, où les barrières juridiques et financières freinent l'entrepreneuriat féminin, l'accès au secteur formel est le véritable moteur de la transformation du continent. Selon la Banque Mondiale, en réduisant l’écart de productivité de genre notamment dans le secteur de l’agriculture, le Kenya pourrait sortir plus de 2 millions de personnes de la pauvreté. Malheureusement, aujourd’hui, la représentation des femmes lors de ce sommet reste encore très faible ; moins d’un tiers des invités par jour sont des femmes. 


Cette absence de parité à la table des négociations est plus qu’un symbole, c’est un frein stratégique. Tant que les femmes resteront minoritaires dans ces instances de décision, le Kenya se privera d'un levier de croissance indispensable. Pour transformer réellement l'économie du pays, le sommet Africa Forward doit comprendre qu'on ne peut pas dessiner l'avenir de tout un continent en ignorant la voix de la moitié de sa population.


Commentaires


CIRMA Logo

Le Collectif Interdisciplinaire pour la Recherche sur le Monde et l'Action Internationale est une fédération qui rassemble des chercheurs en relations internationales. Comprendre et analyser l'action internationale pour mieux informer le public est notre priorité. 

bottom of page