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France-Corée, 140 ans depuis le traité d'amitié : aux origines des relations franco-coréennes au XIXe siècle (Première partie)

  • Sangjun Yoon
  • 5 juin
  • 10 min de lecture

La Corée et la France célèbrent cette année le 140e anniversaire de l’établissement de leurs relations diplomatiques, officialisées par le traité d’amitié, de commerce et de navigation du 4 juin 1886. Comme l’illustre parfaitement la récente visite d’Emmanuel Macron en Corée du Sud, les deux pays entretiennent aujourd’hui une relation qualifiée d’“excellente”, fondée sur des échanges culturels, économiques et politiques désormais réguliers1. Pourtant, les premiers contacts franco-coréens furent loin d’être simples. 


Les missionnaires français dans un “royaume ermite” 


Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la Corée demeure un “royaume ermite”, difficile d’accès. Hormis quelques missions diplomatiques japonaises et chinoises, les étrangers y sont rares. Dans ce contexte de fermeture, les Français comptent parmi les premiers Occidentaux à y entrer volontairement et sont même les seuls à y résider entre 1836 et 18662. Cette présence exceptionnelle tient surtout à une raison : le catholicisme. 


L’histoire de l’église en Corée est singulière. Le christianisme y est introduit non par des missionnaires étrangers, mais par des lettrés coréens qui découvrent la foi catholique au contact de jésuites - notamment français - en Chine. D’abord relativement tolérée par le roi Chongjo (1777-1800), cette nouvelle religion est progressivement perçue comme une menace pour l’ordre social, notamment en raison du refus des fidèles de pratiquer les rites ancestraux confucéens et de l’interception d’une lettre destinée à l’évêque français de Pékin appelant à une intervention militaire3. Plusieurs vagues de persécutions s’ensuivent, attirant l’attention du Vatican. Le Pape Grégoire XVI confie alors l'évangélisation du pays à la société des Missions étrangères de Paris4


En 1836, Pierre Maubant, premier missionnaire français, parvient à pénétrer clandestinement en Corée. Il est rejoint la même année par deux autres prêtres, Jacques Chastan et Laurent Imbert5. Très vite, le nombre de fidèles approche les 10 000, ce qui accroît l’inquiétude du gouvernement coréen6. Les autorités font alors arrêter et exécuter les trois Français, ainsi que plusieurs dizaines de convertis coréens. La France dépêche trois navires pour demander des explications sur la mort de ses ressortissants, mais l’initiative reste sans effet. Séoul refuse de répondre et procède à de nouvelles arrestations, dont celle d’André Kim, premier prêtre coréen. 


Pierre Maubant, premier missionnaire en Corée (source: IRFA) 
Pierre Maubant, premier missionnaire en Corée (source: IRFA) 

Cet épisode ne met toutefois pas un terme à l’activité missionnaire. Bien que le catholicisme reste officiellement interdit, les fidèles bénéficient à nouveau d’une relative tolérance après la persécution de 1839, et des missionnaires continuent d’entrer illégalement dans le pays7. Mais, cette accalmie est de courte durée. Le régent Daewongun, qui avait pourtant envisagé une alliance avec la France pour contenir l’influence russe dans la région, décide de réprimer à nouveau le catholicisme afin de renforcer sa légitimité politique et de répondre aux inquiétudes suscitées par l’expansion impériale des puissances occidentales8. En 1866, neuf prêtres français qui refusaient de quitter le pays, ainsi que plusieurs milliers de convertis coréens, sont exécutés. La nouvelle parvient alors à Pierre‑Gustave Roze, commandant en chef de la division navale des mers de Chine et du Japon, qui décide de lancer une expédition punitive contre la Corée. Dans une lettre adressée au ministre de la Marine et des Colonies, il affirme qu’il “semble de toute nécessité de ne pas laisser sans une réparation éclatante un attentat barbare dont nos compatriotes ont été victimes”9. Son intention est explicite: il s’agit, selon lui, de venger la mort des Français tués de manière arbitraire. 


Byeonginyangyo, l’expédition française en Corée de 1866 


L’expédition française de 1866 marque la première intervention militaire d’une puissance occidentale en Corée. L’île de Ganghwado, située à l’embouchure de la rivière Han, est prise pour cible en raison de sa position stratégique. Elle permet de contrôler l’accès fluvial à Séoul et constitue un point d’entrée essentiel vers l’intérieur du pays. Après une première mission de reconnaissance, neuf cents marins français débarquent sur l’île et s’emparent sans difficulté de la forteresse protégeant Ganghwado. Les troupes coréennes, peu entraînées et mal organisées, battent en retraite face à un ennemi nettement mieux équipé. C’est la première fois depuis l’invasion mandchoue, 230 ans plus tôt, que l’île tombe aux mains d’une armée étrangère. 


Flotte française à Ganghwa, Choséon, 1866, auteur anonyme
Flotte française à Ganghwa, Choséon, 1866, auteur anonyme

Une fois arrivé, l’amiral Roze tente de “négocier” avec le gouvernement coréen afin d’obtenir réparation pour l’exécution des neuf missionnaires mais aussi d’exiger l’ouverture commerciale du pays. Il demande la punition de trois ministres coréens ayant participé au massacre des ressortissants français et l’envoi d’un ambassadeur afin de conclure un traité, sans quoi la Corée devrait faire face à une nouvelle invasion10. En effet, l’intervention française en Corée ne s'explique pas seulement par des motifs religieux, mais aussi par des considérations politiques et économiques11. La France, en pleine expansion coloniale en Asie, a tout intérêt à nouer des relations officielles avec la Corée. La présence française en Asie offrirait l’accès aux marchés chinois, mais aussi l’occasion d'accroître le prestige national en affirmant sa puissance et en revendiquant le rôle de protecteur des chrétiens. Une lettre de 1875 de Félix-Clair Ridel, vicaire apostolique de Corée, illustre parfaitement ce double objectif : “le Bon Dieu n'a besoin de personne, et la propagation de l'Évangile se fait sans secours humain ; néanmoins, ce serait une gloire pour le commerce européen d'apporter son concours pour faire tomber les barrières qui s'opposent spécialement en Corée à la propagation de la Bonne Nouvelle, de l'Évangile”12


L'ultimatum de l’amiral Roze ne semble toutefois pas impressionner Séoul, qui continue de refuser de négocier avec la France. Dès l’arrivée des Français, le régent Daewongun promulgue un édit interdisant tout échange avec les “barbares occidentaux” et planifie une contre-offensive13. Alors que la marine française dispose d’une puissance de feu nettement supérieure, elle se retrouve dans une situation de plus en plus défavorable. Les troupes coréennes, qui peinent d'abord à s’organiser, sont bientôt rejointes par des renforts venus du continent ainsi que par les habitants de l’île. Pendant près de quarante jours, les escarmouches se poursuivent: les Coréens harcèlent les soldats français en embuscades, et les pertes s'accumulent. La France ne souhaitant pas s’impliquer davantage en Corée en raison de son engagement en Indochine, l’amiral Roze se voit contraint de retirer ses troupes de Ganghwado. La mission se solde par trois morts et une cinquantaine de blessés français14. Côté coréen, le bilan est plus difficile à établir, mais au moins quatre à cinq soldats auraient été tués. 


La forteresse de Munsusangseong, détruite par les combats (source: Visit Korea)
La forteresse de Munsusangseong, détruite par les combats (source: Visit Korea)

Cette victoire renforce la détermination des Coréens à refuser tout contact avec les Occidentaux et à poursuivre les persécutions contre les catholiques. Le régent Daewongun fait construire un nouveau lieu d’exécution afin de “purifier”, avec le sang des chrétiens, les eaux coréennes que les Français auraient souillées15. Bien que longtemps oublié en France, cet événement a continué d’empoisonner les relations franco-coréennes. Avant leur départ, les marins français incendient les villages, pillent la bibliothèque royale et s’emparent des manuscrits royaux, qui ne seront restitués qu’en 2010. 


Le traité d’amitié, de commerce et de navigation du 4 juin 1886 


Finalement, ce ne sont pas les Français, mais les Japonais, qui imposent l’ouverture de la Corée. En 1876, en reproduisant la politique de la canonnière qu’ils avaient eux-mêmes subie deux décennies plus tôt, ils forcent la signature du traité de Kanghwa. Le Japon obtient ainsi l’accès aux ports coréens, le droit d’extraterritorialité pour ses ressortissants et des tarifs douaniers favorables16. La Corée se voit contrainte de signer une série de traités similaires avec les puissances occidentales: d’abord avec les États-Unis en 1882, puis avec le Royaume-Uni et l’Allemagne en 1883, la Russie en 1884, et enfin la France en 1886. 


La France, pourtant le premier pays européen à avoir été présent en Corée, n’a officialisé sa relation avec elle que tardivement. Après l’échec de l’expédition de l’amiral Roze, Paris se désintéresse largement des affaires coréennes, alors même que le maintien de l’influence française en Chine et en Indochine apparaît déjà comme une tâche difficile17. Le gouvernement français va même jusqu’à refuser une proposition américaine d’intervention commune contre la Corée. Ce n’est qu’après le traité américano-coréen que la France envisage de nouveau l’établissement de relations diplomatiques avec Séoul. 


Cependant, la négociation avec la Corée s’avère particulièrement complexe. La Chine, qui exerce une influence considérable sur le gouvernement coréen, s’oppose à la signature d’un traité avec la France en raison du conflit qui l’oppose à cette dernière sur la question tonkinoise18. Quant à la Corée, elle demeure réticente à pleinement accorder la liberté religieuse et la libre circulation des missionnaires19. Finalement, un compromis est trouvé : les citoyens français sont autorisés à voyager dans l’ensemble du territoire coréen et à “professer”, ce qui permet de facto l’activité missionnaire20. Le 4 juin 1886, le traité d’amitié, de commerce et de navigation est signé, scellant le début des relations diplomatiques entre les deux pays. L’année suivante, Victor Collin de Plancy devient le premier représentant de la France en Corée. La légation française en Corée s’installe d’abord dans un modeste hanok, avant de prendre place dans un bâtiment de style baroque, situé à Jeong-Dong21


Banhwa, cadeau diplomatique of ert au président français par le roi Gojong (source: Korea Heritage Service)
Banhwa, cadeau diplomatique of ert au président français par le roi Gojong (source: Korea Heritage Service)

La légation de France à Séoul (source: The Korea Times)
La légation de France à Séoul (source: The Korea Times)

La Corée au coeur des rivalités impériales 


À la fin du XIXe siècle, la péninsule coréenne est au centre d’un jeu de puissances où la Chine, la Russie et le Japon s’affrontent pour imposer leur influence. Après la guerre sino-japonaise (1894-1895) et l’assassinat de la reine Min, l’ingérence japonaise devient explicite. Le roi, puis empereur Gojong prend alors conscience de la nécessité de moderniser le pays pour rattraper son retard par rapport à son voisin japonais et préserver sa souveraineté. La Corée cherche alors à mettre en place de nouvelles institutions et à importer des technologies occidentales, notamment à travers la réforme monétaire, le développement des chemins de fer ou encore la modernisation de l’armée. Gojong espère également attirer l’attention des puissances occidentales en leur accordant des concessions économiques, et les inciter à intervenir pour protéger leurs intérêts et ainsi garantir l’indépendance de la Corée22. Pour cela, les capitaux et l’expertise européens et américains sont indispensables, à la fois pour compenser le manque de moyens de l’État coréen et pour écarter l’influence japonaise. 


Dès la signature du traité de 1886, Paris reconnaît la Corée comme un État indépendant, malgré le lien tributaire que la Chine continue de revendiquer jusqu’à sa défaite face au Japon en 1895. Gojong se tourne alors vers la France, qu’il considère comme un partenaire susceptible de soutenir son projet. L’intérêt de Séoul pour la France se manifeste d’abord dans le domaine militaire. Désireux de moderniser son armée, le gouvernement coréen sollicite la France pour obtenir des armes et des ouvrages spécialisés sur l’organisation militaire française, ainsi que l’envoi d’un attaché de défense23. La France accepte de fournir le matériel demandé, y voyant l’occasion d’étendre sa zone d’influence, mais elle refuse d’y dépêcher un attaché militaire. En revanche, une vingtaine de conseillers français contribuent à la modernisation de la Corée dans de nombreux secteurs, notamment le droit, l’agriculture, les chemins de fer, l’éducation ou encore l’industrie de défense24


Alors que Gojong considérait la France comme une puissance amicale, dépourvue d’ambitions territoriales sur la péninsule, la Corée s’efforce de renforcer son lien diplomatique avec Paris. En 1900, Séoul installe sa première légation en France, avec Yi Bum-Jin comme ministre résident25. La même année, la Corée participe à l’Exposition universelle de Paris, où elle fait découvrir sa culture au public international grâce à un pavillon inspiré de l’architecture du palais de Gyeongbokgung26. À travers sa participation, la Corée espère également obtenir le soutien diplomatique de la France pour faire reconnaître son statut de neutralité dans un contexte où sa souveraineté est de plus en plus menacée par le Japon. La France, alliée de la Russie, accueille assez favorablement cette démarche: il faut éviter une guerre russo-japonaise au sujet de la Corée, au risque de profiter à l’Allemagne, alors son principal rival27


Pavillon coréen de l’Exposition universelle de 1900
Pavillon coréen de l’Exposition universelle de 1900

Or, cet effort est vain. Une guerre éclate entre le Japon et la Russie, et la neutralité de la Corée est violée. La France soutient la Russie, mais de manière limitée, car elle ne souhaite pas compromettre son rapprochement avec le Royaume-Uni (l’Entente cordiale de 1904), allié du Japon28. En 1905, la Corée devient un protectorat japonais, et la France n’y proteste pas, tant que Tokyo reconnaît ses intérêts en Indochine29. Au contraire, Georges Clemenceau, alors fasciné par le Japon, conclut un accord avec ce dernier30. Les experts français venus aider la Corée sont renvoyés, et la légation française ferme ses portes. Seul un agent consulaire demeure présent sur le territoire coréen durant l’occupation japonaise (1905-1945), mettant effectivement fin aux relations franco-coréennes. 


Notes de bas de page

1 Leveau, Arnaud. La France et la Corée du Sud: Partenaires naturels dans un monde de puissances moyennes. L’Harmattan, 2026.

2 Eun-Young Kim, « Le discours des missionnaires français en Corée (1831-1886). Correspondance et relations », in Positions des thèses soutenues par les élèves de la promotion de 2008 pour obtenir le diplôme d'archiviste paléographe, École nationale des chartes, Paris, 2008. 

3 Guex, Samuel. Histoire de la Corée. Édition revue, 2023, Éditions Flammarion, 2023. 4 Jeanne, Mériaux. « La redécouverte du passé impérialiste français en Asie : une mémoire encombrante », Mémoire de Master Management des Institutions Culturelles, sous la direction d'Etienne Peyrat, Sciences Po Lille, Lille, 2022. 

5 Orange, Marc. “ Les premières relations franco-coréennes”, 한국사론, Vol. 45, 2010. https://db.history.go.kr/diachronic/pdfViewer.do?levelId=hn_045_0110

6 원재연. “기해박해”, 한국민족문화대백과사전, 2023. https://encykorea.aks.ac.kr/Article/E0008473

7 우철구. “병인양요의 비종교적 원인과 프랑스의 조선원정 목적.” 한불수교 120년사의 재조명, 국사편찬위원회, 2007. https://db.history.go.kr/diachronic/pdfViewer.do?levelId=hn_045_0030.

8 우철구. “개항기 프랑스의 대조선 정책.” 현대사광장, Vol. 8, 2016. 

9 Jeanne, Mériaux. « La redécouverte du passé impérialiste français en Asie : une mémoire encombrante », Mémoire de Master Management des Institutions Culturelles, sous la direction d'Etienne Peyrat, Sciences Po Lille, Lille, 2022.

10 Ibid.

11Ibid. 

12 Ibid.

13 “병인양요”, 우리역사넷. 

15 “병인양요”, 우리역사넷. 

16 Guex, Samuel. Histoire de la Corée. Édition revue, 2023, Éditions Flammarion, 2023.17 Orange, Marc. “ Les premières relations franco-coréennes”, 한국사론, Vol. 45, 2010. https://db.history.go.kr/diachronic/pdfViewer.do?levelId=hn_045_0110

18 우철구. “개항기 프랑스의 대조선 정책.” 현대사광장, Vol. 8, 2016. 

https://archive.much.go.kr/cmm/fms/FileDown.do?atchFileId=FILE_000000000005700&fileSn=7. 19 장동하. “개항기 주한 프랑스 공사관과 카톨릭 교회 관계”, 한불수교 120년사의 재조명, 국사편찬위원회, 2007. https://db.history.go.kr/diachronic/pdfViewer.do?levelId=hn_045_0050. 20 Ibid. 

21 서영희. 근대 한국의 탄생 대한제국, 사회평론아카데미, 2025. 

22 전정해. “광무년간 산업화 정책과 프랑스 자본인력의 활용”, 국사관논총, vol. 84, 1999, pp. 1-28. https://db.history.go.kr/diachronic/pdfViewer.do?levelId=kn_084_0010.

23 우철구. “개항기 프랑스의 대조선 정책.” 현대사광장, Vol. 8, 2016. 

https://archive.much.go.kr/cmm/fms/FileDown.do?atchFileId=FILE_000000000005700&fileSn=7. 24 전정해. “광무년간 산업화 정책과 프랑스 자본인력의 활용”, 국사관논총, vol. 84, 1999, pp. 1-28. https://db.history.go.kr/diachronic/pdfViewer.do?levelId=kn_084_0010

25 Ministère des affaires étrangères, Annuaire diplomatique et consulaire de la République française, 1901. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k53274922/f477.item#/

26 서영희. 근대 한국의 탄생 대한제국, 사회평론아카데미, 2025. 

27 Ibid. 

28 김명섭. "유럽의 델카세체제가 대한제국과 프랑스 사이의 외교관계에 미친 영향, 1898-1905", 유럽연구, Vol. 29, No. 1, 2011, pp.109-13. 

29 Ibid. 

30 Grosser, Pierre. « Chapitre 1. Les origines asiatiques de la Première Guerre mondiale ». L'histoire du monde se fait en Asie Une autre vision du XXe siècle, Odile Jacob, 2017. p.51-83. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/histoire-du-monde-se-fait-en-asie--9782738136237-page-51?lang=fr

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