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Le courage et le sens du devoir des Gendarmes dans la Guerre de Corée(1950-1953)

  • Photo du rédacteur: Martin Prouvost
    Martin Prouvost
  • il y a 6 jours
  • 9 min de lecture

Durant la guerre de Corée (1950-1953), le détachement de la prévôté française, composé au total de douze gendarmes, a joué un rôle crucial et polyvalent au sein du bataillon français de l'ONU (BF-ONU). Incarnant la double identité d'hommes de loi et d'hommes de guerre, ces prévôts assurent, d'une part, des missions de police judiciaire et de sécurité à l'arrière du front ; D'autre part, ils se sont pleinement illustrés comme combattants lors de missions particulièrement périlleuses en première ligne, s'exposant courageusement au feu ennemi pour ravitailler les troupes en armes, capturer des soldats nord-coréens et évacuer les blessés, ce qui leur valut plusieurs citations honorifiques. 


Interrogatoire de deux prisonniers Nord-Coréens, mené par le lieutenant Chapron avec l’aide du lieutenant Lee Jai-Hac, interprète Sud-Coréen. En retrait, casqué, le maréchal des logis-chef Uzel, chef du détachement de la prévôté en Corée. ©  Fonds Journet du SHD.
Interrogatoire de deux prisonniers Nord-Coréens, mené par le lieutenant Chapron avec l’aide du lieutenant Lee Jai-Hac, interprète Sud-Coréen. En retrait, casqué, le maréchal des logis-chef Uzel, chef du détachement de la prévôté en Corée. ©  Fonds Journet du SHD.

À l'issue de la Seconde Guerre mondiale, le commandement des forces alliées décide de diviser la péninsule coréenne, ancienne colonie japonaise depuis 1910, en deux zones d'occupation séparées par le 38e parallèle. Au Nord, une zone nord sous administration soviétique, puis, une zone sud sous administration américaine. Cette partition de la péninsule, coincée entre plusieurs puissances, conçue initialement comme une mesure technique et provisoire, se mue rapidement, dans le contexte de la guerre froide naissante, en frontière idéologique durable (1). 


En effet, depuis la conférence de Yalta (1945), les dissensions entre américains et soviétiques n’ont fait que croître et deux États rivaux, en Corée, sont proclamés en 1948. D’une part, la République de Corée (Daehan Minguk) au sud, sous l'influence de Washington, et la République populaire démocratique de Corée au nord, sous tutelle de Moscou puis, de manière croissante, de Pékin. En 1949, conformément aux accords de retrait, les troupes d'occupation soviétiques puis américaines évacuent leurs zones respectives, laissant face à face deux régimes coréens armés de manière disproportionnée. L'armée nord-coréenne, équipée par l'Union soviétique de blindés et d'artillerie lourde, dispose d'une supériorité numérique et matérielle écrasante sur les forces sud-coréennes (ROK Army), dont l'armement reste, selon les standards de l'époque, obsolète. 



Le 25 juin 1950, sans déclaration préalable, les forces nord-coréennes franchissent le 38e parallèle et envahissent le territoire sud-coréen. Forte de plus de 135 000 hommes, l'armée nord-coréenne s'empare de Séoul dès le 28 juin, soit en l'espace de trois jours seulement. Alors, réuni en urgence dès le 25 juin 1950 et profitant du boycott soviétique, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte une résolution appelant ses membres à fournir « toute l'assistance qui s'avèrera nécessaire » à la Corée du Sud. Cette configuration institutionnelle est elle-même significative, car, en l'absence du représentant soviétique, ce vote permet à l'ONU de constituer, pour la première fois de son histoire, une force armée multinationale placée sous mandat collectif, préfigurant les opérations de maintien et de rétablissement de la paix qui se développeront dans les décennies suivantes. 


De son côté, le président américain Harry Truman décide l'intervention immédiate des troupes américaines stationnées au Japon, rapidement rejointes par des contingents occidentaux, asiatiques et africains placés sous le commandement unifié du général Douglas MacArthur (2). Le dispositif onusien, dans un premier temps contraint de se replier sur le périmètre défensif de Pusan (au sud-est de la péninsule), parvient à stabiliser le front à l'automne 1950, puis à repousser les forces nord-coréennes au-delà du 38e parallèle grâce notamment au débarquement d'Incheon (15 septembre 1950). L'intervention, en novembre 1950, de près de 850 000 troupes chinoises, renverse temporairement le rapport de force et permet aux troupes communistes de reprendre une partie du terrain perdu, avant qu'une contre-offensive des forces des Nations Unies ne stabilise le front, entre mai et novembre 1951, à proximité du 38e parallèle initial. 



C'est dans ce contexte de guerre de position, marqué par des combats de crêtes particulièrement meurtriers, que s'inscrit l'essentiel de l'engagement français. L’implication de la France dans cette guerre n'est, au départ, pas si évidente. La France, alors pleinement engagée dans la guerre d'Indochine, ne peut consacrer à la Corée qu'un contingent de volontaires, et non une unité prélevée sur les effectifs d'active (3), déjà déployés en Extrême-Orient, comme le suggère le chef d’état-major d’Armée de terre, Clément Blanc (1897-1982). Néanmoins, le manque d’effectif reste important et le Secrétaire d’Etat à la guerre, Pierre de Chevigné (4) (1909-2004) ordonne en octobre 1951, de désigner des militaires en instance de départ pour l’Indochine. Le bataillon français de l'ONU (BF-ONU) est ainsi constitué sur le modèle organisationnel des bataillons américains, et rassemble des volontaires issus de trois viviers, les réservistes rappelés, les anciens combattants d'Indochine en interruption de séjour ou en disponibilité et les vétérans de la Seconde Guerre mondiale, désireux de reprendre du service actif (5).



Les troupes françaises du bataillon Montclar (6), débarquent à Pusan le 29 novembre 1950. Durant l'ensemble de la campagne, le bataillon est intégré, en tant qu'unité organique, au 23e régiment d'infanterie de la 2e division d'infanterie américaine (7), une configuration qui le place sous un commandement tactique étranger tout en conservant son autonomie administrative et disciplinaire propre point de tension structurel qui éclaire directement le rôle particulier dévolu à la prévôté, comme on le verra plus loin. Le bataillon Monclar participe à l'ensemble des grandes phases de la guerre de Corée postérieures à son arrivée : la stabilisation du front après le repli consécutif à l'intervention chinoise, la bataille de Wonju et des Twin Tunnels (janvier-février 1951), qui lui vaut une citation collective, la bataille de Chipyong-ni (13-15 février 1951), les combats de position de 1952 dans le secteur de Chorwon, puis la bataille pour le piton dit Arrow Head en octobre 1952, avant que le bataillon ne termine son engagement, en juin 1953, sur le secteur de Chungasan, à l'ouest de Kum Hwa, quelques semaines avant la signature de l'armistice de Panmunjeom (27 juillet 1953) (8). 



C'est dès le 1er octobre 1950, soit avant même le débarquement du gros du bataillon, que des gendarmes rejoignent la Corée, afin d'y assurer une mission de prévôté. Entre 1950 et 1953, douze gendarmes ont servi en Corée et ce détachement de prévôté, affecté à l’état-major, comprend en permanence, un chef et trois prévôts. L’engagement des prévôts précédant l'arrivée massive des troupes combattantes, traduit la nécessité, perçue très tôt par le commandement, de disposer d'une police judiciaire et militaire opérationnelle, avant même l'engagement au contact de l'ennemi. 


La composition du corps des prévôtés aux armes dans la Guerre de Corée (9)

Le détachement de prévôté affecté à l'état-major du bataillon français de l'ONU présente une organisation volontairement légère, à la mesure de l'effectif global du bataillon. Néanmoins, la présence des prévôts dans les conflits est essentielle pour mener des opérations de police judiciaire et de police militaire. L'étude de la prévôté du bataillon français de l'ONU en Corée, doit éclairer ce phénomène de l'histoire militaire contemporaine, entre la porosité fonctionnelle des missions de police et la force combattante, en contexte de guerre de haute intensité. Les douze gendarmes qui se sont succédé dans cette fonction entre le 1er octobre 1950 et la fin de l'engagement du bataillon, en 1953, assument cette mission, qui consiste à la  recherche des déserteurs, aux traitement des accidents, au transfert des prisonniers, au démantèlement de réseaux de trafic, tout en se portant, à plusieurs reprises, volontaires pour des missions de combat exposées au feu ennemi (10). 


Le séjour des militaires en Corée étant réglementairement fixé à une durée d'un an, le principe de la relève annuelle s'applique au détachement prévôtal comme au reste du bataillon. Sur l'ensemble de la période 1950-1953, ce sont ainsi douze gendarmes qui se sont succédé au sein de cette fonction, par relèves successives de quatre hommes. Mais, pour mieux comprendre le parcours et la mission des prévôts et pour répondre à l’exigence de la mémoire, de la préservation des actions individuelles au sein des grands mouvements collectifs, il est important d’identifier des individus. L'ouvrage de Jean-François Pelletier et les archives du Service historique de la Défense, conservées au château de Vincennes, constituent la voie de référence pour établir la liste des gendarmes engagés dans le conflit. Cette liste, telle qu'elle circule dans les cercles d'anciens combattants et dans l’historiographie, mentionne les noms suivants : maréchal des logis-chef Uzel (11), maréchal des logis-chef Labrune (12), gendarme Charles, gendarme Maintenay (13), Adjudant Lamboley, gendarme Moreau (14), gendarme Morini, gendarme Berge, gendarme Cheronnet, gendarme Guidard et gendarme Hubaut. En l'état des sources consultées, le nom du douzième gendarme ayant servi au sein du détachement prévôtal du bataillon de Corée entre 1950 et 1953 n'a pu être recoupé de manière fiable. 


Appelés à servir dès le début de la Guerre de Corée, les prévôtés ont fait preuve d’un sens du devoir et d’un sens du courage, leur qualité se distingue par un brassard et un képi, lors des missions de police judiciaire. La plupart de leur temps, hormis les combats, est consacré aux enquêtes et aux auditions, afin de sécuriser les armées en campagne. 


Ainsi, sur le terrain, les prévôts effectuent des patrouilles à l'arrière de la ligne de front, dans le but, par exemple,  d'appréhender les militaires ayant quitté leur unité sans autorisation, qu'il s'agisse de déserteurs ou d'individus suspects circulant dans la zone arrière du dispositif. Une part importante de leur activité concerne aussi le traitement judiciaire des accidents et des blessures, cherchant des témoins pouvant attester de l’accident. Plus généralement, les gendarmes interviennent chaque fois qu'un soldat se blesse ou est blessé un tiers, afin d'établir la part de responsabilité de chacun ; une mission particulièrement délicate, à la fois sur le plan humain et technique, qui détermine les mutilations volontaires (destinées à obtenir une évacuation et à échapper au combat) des blessures survenues au combat. Les gendarmes mènent, par ailleurs, des investigations concernant les militaires du bataillon ayant un passif judiciaire en France, recueillant leurs déclarations en vue de leur transmission aux juges de métropole. Enfin, une part substantielle de leur travail d'enquête porte sur la criminalité économique en zone de guerre. Les prévôts doivent ainsi élucider des vols entre militaires et appréhender des domestiques coréens ayant détourné des fonds appartenant à des soldats français. Leur enquête la plus significative leur permet de démanteler un important réseau de trafic de devises, d'alcool et de cigarettes, dont les ramifications s'étendent jusqu'à Séoul.


Au-delà de cette mission de police, rien ne prescrit l'engagement des prévôts dans les phases de combat actif et les gendarmes se distinguent au combat, lors de missions périlleuses, comme le ravitaillement en armes des unités combattantes sous le feu ennemi, le maintien des liaisons de communication lorsque les postes radio se trouvaient détruits par l'artillerie, la participation directe aux combats pour repousser les assauts adverses, la capture de soldats nord-coréens, ou encore l’évacuation des blessés sur un terrain souvent très accidenté. 


De ce fait, cette double fonction du gendarme prévôté, mérite d'être conservée dans la mémoire de la Gendarmerie Nationale comme un cas d'étude de l'adaptabilité d'une force de police militaire aux contraintes d'un conflit extérieur de haute intensité (15), dans lequel la France s’engage. Les douze gendarmes qui se succèdent dans cette fonction entre le 1er octobre 1950 et la fin de l'engagement du bataillon, en 1953, ont assumé leur mission de police judiciaire et de sécurité de l'arrière, tout en se portant, à plusieurs reprises, volontaires pour des missions de combat exposées au feu ennemi, contribuant au ravitaillement des troupes, au maintien des liaisons, à la capture de combattants adverses et à l'évacuation des blessés.



Notes de bas de page


(1)  MORILLOT Juliette, « Les deux Corées depuis 1945 : guerre froide et nationalisme coréen », dans : Pouvoirs, N° 167, 2018. p.17-26.


(2)  Remplacé par le Général Matthew Ridgway en mai 1951.


(3)  Selon les travaux de Jean-François Pelletier sur la Guerre de Corée, seulement 10% d’actifs se trouvent parmi les engagés.


(4)  Pierre de Chevigné est Secrétaire d'État à la Guerre du gouvernement Pleven II, du 11 août 1951 au 20 janvier 1952. 


(5)  CADEAU Ivan, « 1950 - 1953. Le bataillon français de l'ONU en Corée », sur : Chemins de mémoire, Ministère des Armées, Lien : https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/1950-1953-le-bataillon-francais-de-l-onu-en-coree, en ligne, [Consulté le 19 juin 2026].


(6)  Surnom attribué au général de corps d’armée Raoul Magrin-Vernerey (qui accepte de devenir Lieutenant-colonel pour cette opération), qui commande, de septembre 1950 à septembre 1951, l’état-major des forces terrestres françaises, chargé d’organiser les troupes françaises en Corée.


(7)  Le bataillon est surnommé Indian Head, à cause de son insigne, représentant une tête d’indien entourée d’une étoile blanche, sur un fond noir. 


(8)  CADEAU Ivan, La guerre de Corée : 1950-1953, Perrin, éd.Tempus, Paris, 2016


(9)  Saluant ici la mémoire et le travail de Dominique COLLEMANT (1946-2021) et l’engagement de la famille CHERONNET, qui ont permis de conserver et de diffuser la liste des gendarmes du Bataillon français de Corée.


(10)  EBEL Edouard, « La gendarmerie dans la guerre. La Corée de 1950 à 1953 », dans : Armées d'aujourd'hui, n°270, 2002, p. 64-66.


(11)  Maréchal des logis-chef Uzel. Chef du détachement de la prévôté du bataillon français de l'ONU en Corée. 


(12)  Maréchal des logis-chef Labrune. Mentionné, selon la liste mémorielle issue de l'ouvrage de Jean-François Pelletier, comme ayant servi au sein de la prévôté du bataillon de Corée. Les circonstances précises de son service n'ont pas pu être recoupées par une seconde source dans le cadre des recherches mobilisées pour le présent article.


(13)  Gendarme Maintenay. Distingué pour son action lors de la bataille des Twin Tunnels en février 1951, où il assure sous le feu le déplacement de blessés, puis en mars 1951, où il assure le ravitaillement en armes des combattants et procède à nouveau à l'évacuation de blessés dans des conditions de terrain particulièrement difficiles. D’après les informations qui figurent sur le site du Musée de la Gendarmerie Nationale. 


(14)  Gendarme Moreau. Distingué pour son action lors des opérations de Chorwon en octobre-novembre 1952 : maintien des liaisons sous le feu de l'artillerie ennemie après destruction des postes radio, participation directe aux combats défensifs, arrestation d'un officier nord-coréen et récupération d'armes automatiques le 8 octobre 1952, puis progression au-delà des lignes ennemies pour récupérer des corps de militaires français et participer à l'évacuation des blessés le 9 octobre 1952. D’après les informations qui figurent sur le site du Musée de la Gendarmerie Nationale. 


(15)  Notamment dans le renouvellement historiographique de l’histoire de la Police et de la Gendarmerie, proposée par Laurent LOPEZ et Jean-Noël LUC, dont voici la référence bibliographique de leur article : López Laurent, « Nouvelles histoires de gendarmes et de policiers aux XIXe et XXe siècles Regards sur l'historiographie récente des forces de l'ordre », dans : Histoire, économie & société, 2013. p.3-19.


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