top of page

France-Corée (1950-1953) : la Guerre de Corée (troisième partie)

  • Sangjun Yoon
  • 19 juin
  • 7 min de lecture

En Corée, la guerre froide n’a pas été froide, mais brûlante. Très peu de gens se souviennent que la guerre de Corée fut le conflit le plus meurtrier de ce que les Occidentaux appellent la “guerre froide”. En trois ans, elle fait plus de quatre millions de victimes, soit le double de la guerre du Vietnam en vingt ans. Encore plus oubliée est la participation de près de 3 500 volontaires français à cette guerre fratricide. Récemment reconnu comme l’une des premières opérations extérieures (1), l’engagement de la France marque un tournant dans l’histoire des relations franco-coréennes. Sa mémoire demeure aujourd’hui l’un des fondements du partenariat entre Paris et Séoul. 


Contexte international et situation politique française 


Le 25 juin 1950, l’armée populaire de Corée, équipée de centaines de chars soviétiques, franchit le 38e parallèle. Cette attaque préméditée par Kim Il-Sung et approuvée par Staline, prend au dépourvu les forces sud-coréennes, dont une partie des effectifs est alors en permission pour la saison agricole. L’armée sud-coréenne bat en retraite et en seulement trois jours, Séoul tombe aux mains des Nord-Coréens. 


Un char T-34-85 nord-coréen à Séoul (Source : National Archives) 
Un char T-34-85 nord-coréen à Séoul (Source : National Archives) 

La réaction de la communauté internationale est immédiate. Le jour même, une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies condamnant l’agression nord-coréenne est adoptée, alors que l’Union soviétique pratiquait la politique du siège vide. Deux jours plus tard, la résolution 84 du Conseil de sécurité recommande à tous les membres des Nations Unies “d’apporter à la République de Corée toute l’aide nécessaire pour repousser les assaillants et rétablir dans cette région la paix et la sécurité internationales”, ouvrant ainsi la voie à une intervention armée en Corée. Une coalition multinationale placée sous commandement américain est alors créée, et 22 pays apportent une aide militaire ou humanitaire à la Corée du Sud. La France contribue elle aussi à l’effort, avec l’envoi d’un aviso de la Marine nationale ainsi qu’un bataillon d’infanterie. 


Or, la participation française à la guerre de Corée n’est pas évidente. La France vient tout juste de sortir de la Seconde guerre mondiale et fait face à deux crises majeures : l’instabilité ministérielle et la guerre d’Indochine. La veille de l’attaque nord-coréenne, le gouvernement de Georges Bidault est renversé à la suite d’un vote de défiance des communistes et des socialistes. En l’absence d’un exécutif, la France peine à réagir face à la situation d’un pays lointain et jugé secondaire pour ses intérêts. Jusqu’au 4 juillet 1950, aucune réaction officielle de la part du ministère des Affaires étrangères n’est annoncée (2). 


De plus, l’incompréhension est totale à Paris. Les diplomates et les missionnaires français sont capturés par l’armée nord-coréenne, et par conséquent, le Quai d’Orsay se retrouve incapable d’obtenir directement la moindre information fiable. La propagande communiste brouille également les pistes. La Corée du Nord affirme qu’elle n’a fait que répondre aux attaques sud-coréennes, une thèse absurde au regard d’un rapport de force nettement défavorable à Séoul. Les arguments de Pyongyang sont relayés par L’Humanité, ainsi que par des intellectuels français comme Jean-Paul Sartre, alimentant des mouvements “pacifistes” dirigés contre Séoul et Washington (3). 


Malgré l’incertitude politique et la vacance du pouvoir à Paris, la délégation française aux Nations Unies choisit de voter en faveur de la résolution condamnant l’agression nord-coréenne (4). Elle fait de même pour la résolution 84 du Conseil de sécurité, qui autorise le recours à la force en Corée. Enfin, le 7 juillet 1950, la France et le Royaume-Uni soumettent un projet commun de résolution du Conseil de sécurité confiant le commandement des forces des Nations Unies aux Etats-Unis. Bien que Paris et Londres aient surtout cédé à la pression de Washington, désireux de voir des pays tiers légitimer son intervention, ces deux pays ont néanmoins joué un rôle déterminant en fournissant le fondement juridique des actions onusiennes en Corée. 


Participation française à la guerre de Corée 


Le 22 juillet 1950, la France annonce qu’elle se joindra aux efforts des Nations Unies pour repousser l’agression nord-coréenne. Quelques jours plus tôt, Paris avait déjà décidé d’envoyer La Grandière, un aviso colonial basé en Indochine. Le bâtiment participera à plusieurs missions d’escorte et de déminage et surtout, au débarquement d’Incheon, l’une des opérations décisives de la guerre de Corée. Au-delà de sa portée symbolique, le déploiement des forces françaises en Corée se révèle difficile et suscite de nombreuses réticences. En effet, la France a déjà près de 150 000 hommes engagés en Indochine, un conflit qu’elle présente comme une lutte “anticommuniste” (5). Paris ne veut donc surtout pas envoyer davantage de soldats en Asie, d’autant que l’armée française souffre déjà d’un manque de moyens, aggravé par les exigences budgétaires du réarmement imposé par l’OTAN (6). Selon Jules Moch, alors ministre de la Défense, “l’envoi d’un bataillon de volontaires est techniquement impossible”. La France propose donc de n’envoyer que des observateurs chargés d’étudier le déroulement des opérations. Les Etats-Unis rejettent toutefois cette initiative, rappelant qu’ils ont bel et bien besoin de renforts sur le terrain. Dans le même temps, Paris réalise qu’elle ne peut pas rester totalement passive. La plupart des alliés de la France ont déjà mis des forces armées à disposition, y compris les pays les plus modestes. Finalement, la participation d’une unité terrestre française est actée lors du Conseil des ministres du 22 août 1950. 


L’aviso La Grandière (Source: Mémorial National des Marins) 
L’aviso La Grandière (Source: Mémorial National des Marins) 

Le bataillon français de l’ONU (BF/ONU) 


Alors que la France est fortement engagée en Indochine, l’Etat-major de l’armée de terre refuse de dégager des unités d’active (7). Il est alors décidé de constituer un bataillon volontaire, spécialement créé pour les opérations menées sous l’égide des Nations Unies en Corée. L’unité doit être composée de soldats d’active ainsi que de réservistes ayant déjà une expérience du combat (8). Le général Magrin-Vernerey, figure légendaire de la Légion étrangère sous le nom de Ralph Monclar, approuve le projet et se porte volontaire pour diriger le bataillon français de l’ONU (BF/ONU). En acceptant de renoncer à son grade de général pour reprendre celui de lieutenant-colonel, il donne à l’unité un chef à la hauteur de son engagement et confère à la présence française en Corée une portée symbolique forte, bien au-delà du seul effectif engagé (9). 


Le bataillon français de l’ONU est formé à Auvours, dans la Sarthe. Elle est constituée sur le modèle américain, avec quatre compagnies de combat et une compagnie de commandement (10). Après un mois d’entraînement, le bataillon quitte le port de Marseille le 25 octobre pour rejoindre la Corée (11). Lorsque les volontaires quittent la France pour la Corée, la guerre semble presque terminée. Les forces onusiennes ont repoussé l’armée nord-coréenne et ont même atteint la frontière chinoise. Mais au moment même où ils arrivent à Busan, le 29 novembre, la situation bascule. L’armée chinoise intervient massivement pour porter secours à Kim Il-Sung. Les troupes alliées sont alors contraintes à se replier vers le sud. Le bataillon français se déplace donc à Daegu, où il reçoit son équipement américain et des vêtements d’hiver conçus pour affronter les températures extrêmes de la péninsule, pouvant atteindre -30 °C. Enfin, le 11 décembre, il rejoint à Suwon la 2e division américaine et devient pleinement opérationnel. 


Une semaine après leur arrivée à Suwon, les soldats français reçoivent l’ordre de freiner l’avancée chinoise. Ils connaissent alors leur baptême du feu à Wonju, où ils couvrent le retrait des forces sud-coréennes. Malgré un froid terrible et une nette infériorité numérique, le bataillon parvient à défendre la ville. Les Français mettent même les forces ennemies en déroute en les chargeant à la baïonnette, un exploit qui impressionne l’opinion internationale grâce à la large médiatisation qu’en font les correspondants de guerre américains et contribue à restaurer le prestige militaire français perdu lors de la défaite de 1940. Ce premier succès est suivi d’autres victoires, notamment à Twin Tunnels et à Jipyeong-ri. En février, le bataillon français est de nouveau engagé en première ligne et réussit, une fois encore, à repousser l'offensive communiste. Ce succès n’a toutefois pas été sans conséquence. Il attire l’attention de l’état-major onusien, mais expose le bataillon à des combats de plus en plus intenses (12). Au mois de mars 1951, les forces françaises en Corée ont perdu près de la moitié de leurs effectifs, ce qui les oblige à se mettre en réserve dans l’attente de nouveaux renforts (13). 


Soldats du Bataillon français de l’Onu à Kumhwa, en 1952 (Source: Ministère des Armées et des Anciens Combattants)
Soldats du Bataillon français de l’Onu à Kumhwa, en 1952 (Source: Ministère des Armées et des Anciens Combattants)

Après les grandes offensives de l’hiver, la guerre de Corée s’enlise. Le conflit, désormais dans l’impasse, se transforme progressivement en une guerre de tranchées sans fin, rappelant le front figé de 1914-1918. C’est dans ce contexte qu’a lieu la bataille de Crèvecoeur, l’un des épisodes les plus meurtriers pour le bataillon français: soixante soldats y sont tués et deux cent soixante blessés, soit près de la moitié des effectifs engagés (14). La guerre de Corée s’achève finalement en juillet 1953 avec la signature de l’armistice de Panmunjom, qui met fin aux combats sans pour autant régler définitivement le conflit. 


Un conflit oublié en France 


Pendant la guerre de Corée, le bataillon français a perdu 289 hommes parmi les quelque 3500 volontaires déployés, soit, en proportion, le bilan le plus élevé parmi les contingents des Nations unies (15). L’unité a également reçu quatre citations à l'ordre de l’Armée, trois citations présidentielles américaines et deux citations présidentielles sud-coréennes. Malgré cet exploit, l’épopée du bataillon français de l’ONU reste largement méconnue en France, tout comme la guerre de Corée elle-même. A Paris, presque seule une petite stèle du 4e arrondissement rappelle l’existence du bataillon français de l’ONU, tandis qu’en Corée, de grands monuments, notamment à Suwon, lui sont consacrés. L’ANAAFF-ONU, créée en 1954 par le général Monclar et aujourd’hui présidée par Patrick Beaudouin, perpétue la mémoire du bataillon français de l’ONU. Par ailleurs, le 19 juin, une conférence du CIRMA réunira Patrick Beaudouin au Centre culturel coréen afin d’évoquer l’histoire et l’héritage du bataillon. 


 Monument du Bataillon français de l’ONU (Source: Wikimédia)
 Monument du Bataillon français de l’ONU (Source: Wikimédia)


Notes de bas de page


(1)  Les noms des morts français seront inscrits le 25 juin 2026 au monument aux morts en Opex dans le 15e arrondissement de Paris. 


(2)  Quisefit, Laurent “Le rôle de la France dans la guerre de Corée”, 한국사론, Vol. 45, 2007.


(3)  이명환, “프랑스의 한국전쟁 참전과 유엔군-프랑스 보병대대의 작전”, 한국사론, Vol.45, 2007.


(4) Ibid


(5)  Quisefit, Laurent “Le rôle de la France dans la guerre de Corée”, 한국사론, Vol. 45, 2007.


(6) Ibid


(7) Ibid


(8)  이명환, “프랑스의 한국전쟁 참전과 유엔군-프랑스 보병대대의 작전”, 한국사론, Vol.45, 2007.


(9)   “Coopération sécurité et défense”, Ambassade de France en Corée, 13/01/2026.  https://kr.diplomatie.gouv.fr/fr/relations-bilaterales/cooperation-securite-et-defense


(10)  Quisefit, Laurent “Le rôle de la France dans la guerre de Corée”, 한국사론, Vol. 45, 2007. 


(11)  이명환, “프랑스의 한국전쟁 참전과 유엔군-프랑스 보병대대의 작전”, 한국사론, Vol.45, 2007.


(12)  Quisefit, Laurent, “Le rôle de la France dans la guerre de Corée”, 한국사론, Vol. 45, 2007. 


(13)  Grandgeorge, Maxime et al.,“Guerre de Corée : la participation méconnue du bataillon français”, Images défense, https://imagesdefense.gouv.fr/guerre-coree-participation-meconnue-bataillon-francais-onu


(14) Ibid


(15)  “Lieux de mémoire du Bataillon français de l’ONU en Corée”, ANAAFF/ONU. https://bataillon-coree.fr/images/PUBLICATIONS/COREE/livre-lieux-de-memoire-bf-onu.pdf

Commentaires


CIRMA Logo

Le Collectif Interdisciplinaire pour la Recherche sur le Monde et l'Action Internationale est une fédération qui rassemble des chercheurs en relations internationales. Comprendre et analyser l'action internationale pour mieux informer le public est notre priorité. 

bottom of page