France – Corée du Sud, 140 ans de relations (1886-2026) : L'Afrique, variable stratégique d'une relation bilatérale en mutation
- Franck Fidèle Amougou Biyidi
- 17 juin
- 13 min de lecture
En 2026, la France et la République de Corée du Sud célèbrent le 140e anniversaire du traité d'amitié, de commerce et de navigation signé le 4 juin 1886 — placé sous le slogan « Créativité, Opportunités, Solidarité ». Cette relation centenaire, longtemps cantonnée aux sphères culturelle, économique et stratégique euro-asiatique, connaît depuis le milieu des années 2000 une recomposition profonde sous l'effet d'une variable commune et jusqu'ici sous-analysée : l'Afrique.
Cet article propose une lecture interdisciplinaire, croisant histoire diplomatique, géopolitique et économie politique, de 140 ans de relations franco-coréennes à travers le prisme africain. Il démontre que l'Afrique joue simultanément trois rôles dans cette relation : un terrain de convergence diplomatique multilatérale, un espace de compétition économique pour les ressources et les marchés, et une variable d'ajustement dans les stratégies d'influence globale des deux puissances. Cette triple dimension fait de l'Afrique non plus un arrière-plan périphérique de la relation bilatérale, mais une dimension constitutive de son avenir stratégique.

Le 4 juin 2026 marque le 140e anniversaire du traité d'amitié, de commerce et de navigation entre la France et la Corée. Signé dans le contexte géopolitique de la fin de la dynastie Joseon et de la rivalité sino-japonaise sur la péninsule coréenne ; ce texte ouvre officiellement une relation bilatérale qui a traversé la colonisation japonaise, la Guerre froide, la renaissance économique coréenne et, aujourd'hui, les turbulences d'un ordre international en recomposition.
Les célébrations de juin 2026, placées sous le slogan « Créativité, Opportunités, Solidarité », reflètent une relation mature et diversifiée : échanges commerciaux avoisinant 15 milliards d'euros par an, coopération en matière de défense, convergence culturelle portée par la Hallyu, dialogue stratégique formalisé depuis 2016. Cette relation est généralement analysée à travers ses dimensions euro-asiatiques, via la stratégie indo-pacifique de la France, ou la positionnement coréen dans les alliances occidentales et la complémentarité industrielle. Cet article propose une lecture différente, celle de l'Afrique comme variable constitutive de cette relation bilatérale. Non pas l'Afrique comme décor périphérique, mais comme espace géostratégique dans lequel les intérêts, les stratégies et les tensions franco-coréens se révèlent avec une acuité particulière.
Cette lecture est justifiée par trois évolutions convergentes : le déploiement massif de la coopération sud-coréenne en Afrique depuis 2006, le repositionnement diplomatique de la France sur le continent après les crises sahéliennes, et la montée en puissance des ressources africaines — minéraux critiques, marchés émergents, votes à l'ONU — dans les calculs stratégiques des deux puissances.
L'article s'articule en quatre sections. D'abord, une lecture historique des 140 ans de relation à travers le prisme africain, puis,, une analyse de la convergence diplomatique multilatérale ; de même qu'une cartographie de la compétition et de la complémentarité économiques et enfin, une réflexion prospective sur l'Afrique comme terrain d'un partenariat franco-coréen renouvelé.

I. 1886-2026 : une relation bilatérale et son arrière-plan africain
1.1 Les origines : deux puissances coloniales en expansion simultanée
Lorsque la France et le royaume de Joseon signent leur traité d'amitié en 1886, la France est au cœur de sa politique d'expansion coloniale en Afrique. L'année précédente, la Conférence de Berlin (1884-1885) a posé les règles du partage du continent africain. La France est déjà présente en Algérie (depuis 1830), au Sénégal, et étend son empire vers l'Afrique occidentale et équatoriale. La Corée, de son côté, résiste à des pressions extérieures multiples, notamment chinoises, japonaises, russes, qui annoncent sa future colonisation.
Le traité de 1886 est alors qualifié de « traité inégal », par les historiens. Ce traité accorde notamment aux missionnaires français, la liberté d'enseigner et ouvre la péninsule aux voyageurs français, dans des conditions avantageuses pour Paris. En 1887, Victor Collin de Plancy devient le premier représentant officiel de la France en Corée. Son contemporain, Maurice Courant, traducteur et père des études coréennes en France, documente cette rencontre des cultures.
Ce contexte asymétrique n'est pas sans résonance africaine : c'est le même schéma de traités inégaux que la France impose simultanément aux chefs traditionnels africains pour asseoir sa domination coloniale. Les deux processus, d'ouverture de la Corée et colonisation de l'Afrique, procèdent de la même logique expansionniste des puissances occidentales de la fin du XIXe siècle. Ces premières années de la relation franco-coréenne se déroulent donc dans un contexte mondial où l'Afrique est au cœur des stratégies coloniales françaises, même si les deux espaces géographiques ne communiquent pas encore directement.
1.2 La parenthèse coloniale et la guerre de Corée : deux trajectoires successives
La colonisation de la Corée par le Japon (1910-1945) interrompt les relations franco-coréennes pendant plus de quarante ans. La France maintient un consulat à Séoul dans le quartier de Hap-dong et accueille, en 1919, une délégation du gouvernement coréen en exil établi dans la concession française de Shanghai. Cette période de rupture diplomatique, formelle, coïncide avec l'apogée de l'empire colonial français en Afrique. L'ambassade de France à Séoul est rouverte en 1949. Le premier consul Georges Perruche, arrivé en mars 1950, sera fait prisonnier et déporté en Corée du Nord pendant trois ans lors du déclenchement de la guerre. Ces années fondatrices de la relation diplomatique postcoloniale se déroulent dans un monde bipolaire où l'Afrique devient un enjeu de la Guerre froide — et où la France cherche à maintenir son pré carré africain face à la décolonisation.
Après la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée (1950-1953) marque le premier engagement militaire conjoint de la France et des Nations unies sur la péninsule. Plus de 3 400 soldats français participent au conflit. Cet engagement forge un lien de solidarité durable entre Paris et Séoul et crée une dette mémorielle que la Corée du Sud n'a pas oubliée. Pendant ce temps, en Afrique, la France est confrontée aux premières guerres de décolonisation. Ces deux fronts successifs, coréen et africain, façonnent la politique extérieure française des années 1950 dans une tension permanente entre engagement multilatéral et impératifs coloniaux.
1.3 Le « miracle coréen » et le modèle pour l'Afrique
Les décennies 1960-1990 voient la Corée du Sud réaliser son « miracle économique », passant du statut de pays parmi les moins avancés en 1960 à celui de puissance industrielle. La France observe avec intérêt ce développement et développe ses échanges commerciaux et culturels avec Séoul. Les Jeux olympiques de Séoul en 1988, la fin de la Guerre froide et l'internationalisation du commerce sud-coréen accélèrent la relance de la relation bilatérale.
C'est dans cette période que le modèle coréen commence à être présenté, notamment par la Corée elle-même dans ses discours diplomatiques, comme une référence pour les pays africains en développement. La Corée est en effet le seul pays au monde à avoir effectué la transition de pays bénéficiaire d'aide à pays donateur d'aide, une trajectoire qu'elle valorise explicitement dans ses relations avec l'Afrique et qui constitue un atout diplomatique majeur face aux puissances occidentales, dont la France, perçues comme de simples héritières du colonialisme.
Parachevant son intégration dans le giron des puissances occidentales, la création de la KOICA (Agence coréenne de coopération internationale) en 1991 marque l'entrée formelle de la Corée du Sud dans le système de l'aide internationale au développement. C'est le même espace que la France occupe via l'AFD (Agence française de développement) depuis 1941. Deux agences, deux histoires, deux approches, mais un même continent cible : l'Afrique.
II. L'Afrique comme terrain de convergence diplomatique
2.1 Le multilatéralisme comme langage commun
La France et la Corée du Sud partagent un ancrage fort dans le multilatéralisme. La France, membre permanent du Conseil de sécurité, est une puissance normative dont l'influence internationale repose sur sa capacité à façonner les règles du jeu institutionnel. La Corée du Sud, en accord avec son ambition de devenir un « État-pivot mondial », multiplie ses engagements dans les organisations internationales : G20, OCDE, OMC, ONU, Fonds vert pour le climat. Cette convergence multilatérale se matérialise concrètement en Afrique. La France et la Corée du Sud participent conjointement à des opérations de maintien de la paix des Nations unies sur le continent. Des Casques bleus coréens et français sont présents dans plusieurs missions onusiennes en Afrique.
Cette coopération militaro-humanitaire crée des habitudes de travail conjoint qui renforcent la confiance politique entre les deux capitales. La réunion du 23 septembre 2025 à New York, en marge de l'Assemblée générale des Nations Unies, illustre cette convergence, un moment où Paris et Séoul y ont affirmé conjointement le lien entre les enjeux de sécurité en Europe et dans l'Indo-Pacifique, dans un contexte de recomposition des alliances face aux nouvelles formes d'autoritarisme. L'Afrique, dont les votes à l'ONU deviennent de plus en plus disputés entre Occident, Russie et Chine, est présente en filigrane de cette discussion.
2.2 La Francophonie : un espace partagé
Un vecteur de convergence franco-coréen en Afrique qui mérite attention est l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). En novembre 2016, la Corée du Sud a rejoint l'OIF en qualité d'État observateur, une décision symboliquement forte qui traduit l'intérêt de Séoul pour l'espace francophone comme levier d'influence en Afrique subsaharienne, où 32 des 54 États membres de l'Union africaine sont francophones ou partiellement francophones. Pour la France, dont l'influence en Afrique francophone est historiquement structurante, l'entrée de la Corée dans l'espace francophone est à double tranchant, car elle offre un partenaire asiatique partageant les mêmes référentiels culturels et institutionnels dans ses engagements africains, mais elle introduit aussi un compétiteur potentiel dans des marchés et des réseaux d'influence que la France considère historiquement comme les siens.
La présidence d'Eva Nguyen Binh à l'Institut Français, dont la candidature a bénéficié d'un soutien diplomatique coréen dans certains cercles, illustre les interpénétrations croissantes entre les réseaux culturels franco-coréens et leurs projections africaines. Le forum Africa Forward du CIRMA s'inscrit précisément dans cet espace de croisement, notamment pour analyser comment les dynamiques globales, y compris les relations bilatérales entre puissances extracontinentales, affectent les trajectoires africaines.
2.3 Le vote africain à l'ONU : un enjeu partagé
Dans un Conseil de sécurité et une Assemblée générale de plus en plus fragmentés, les votes des États africains sont devenus des ressources diplomatiques disputées. La France, membre permanent, a un intérêt direct à maintenir des positions africaines favorables sur des dossiers comme les sanctions, les interventions humanitaires ou les réformes institutionnelles. La Corée du Sud, candidate récurrente à des postes de direction dans les agences spécialisées de l'ONU, a besoin de soutiens africains pour ses ambitions multilatérales.
« La Corée du Sud souligne son accomplissement dans ses prises de parole à l'AGNU : 'As the first country to transition from an aid recipient to a donor nation, we firmly believe that we can and should be the tide that lifts other boats.' » — Observatoire du multilatéralisme, 2025.
Cette quête de soutiens africains crée une convergence d'intérêts entre Paris et Séoul : tous deux ont intérêt à des États africains stables, gouvernés dans le cadre de l'État de droit, intégrés dans les institutions multilatérales. Mais elle crée aussi une compétition latente : là où la France cherche à maintenir son influence historique, la Corée propose une alternative, celle d'un partenaire sans passé colonial, présentant son propre développement comme modèle.
III. L'Afrique comme espace de compétition et de complémentarité économiques
3.1 La KOICA face à l'AFD : deux modèles de coopération au développement
Le continent africain se présente aujourd'hui comme un espace de confrontation. En effet, la Corée du Sud a lancé en 2006 son « Initiative pour le développement de l'Afrique », marquant un tournant dans sa politique africaine. Cette année-là, le président Roh Moo-hyun effectue une tournée en Algérie, en Égypte et au Nigeria, motivé principalement par la sécurisation des approvisionnements énergétiques. Depuis, l'engagement coréen en Afrique s'est considérablement approfondi : en juin 2024, le président Yoon Suk-yeol annonce lors du premier Sommet Corée-Afrique un engagement de 24 milliards de dollars d'ici 2030 — dont 10 milliards d'APD et 14 milliards de financements à l'exportation.

En 2023, l'Afrique ne représentait que 25 % de l'APD sud-coréenne (engagement de 10 milliards USD d'APD d'ici 2030), contre 49 % pour l'Asie. Mais cette proportion est en hausse rapide et la qualité des engagements évolue ; notamment sur les questions de la gouvernance numérique au Nigeria (KOICA, projet 2020-2026), le développement rural en Côte d'Ivoire (KOICA, 58 millions USD de projets bilatéraux et multilatéraux), le partenariat BAD-KDI School renouvelé en janvier 2026, ou la signature d'un protocole KOTRA-ANAPI pour les investissements en RDC13. A ce titre, l'AFD (France), présente en Afrique avec un réseau de 35 bureaux sur le continent, dispose d'un volume annuel d'engagement d'aproximativement 15 milliards €.
Face à cette montée en puissance, l'Agence française de développement (AFD) reste le principal bailleur bilatéral européen en Afrique francophone. Mais la comparaison des modèles est instructive : l'AFD opère dans le cadre d'une relation historique marquée par les héritages coloniaux, soumise à une méfiance croissante dans les opinions africaines ; la KOICA, sans passé colonial en Afrique, bénéficie d'un capital de sympathie que la Corée exploite habilement dans sa rhétorique diplomatique.
3.2 La bataille des minéraux critiques : un enjeu franco-coréen en Afrique
L'économie mondiale du XXIe siècle repose sur des ressources que l'Afrique possède en quantités considérables : cobalt (RDC : 70 % des réserves mondiales), lithium (Zimbabwe, Mali, RDC), manganèse (Gabon, Afrique du Sud), coltan, terres rares. Ces minéraux critiques sont au cœur des transitions énergétique et numérique — batteries électriques, semi-conducteurs, énergies renouvelables.
La Corée du Sud est l'un des pays les plus dépendants des importations de minéraux critiques et ses industries phares — Samsung, LG, SK, Hyundai — sont des consommatrices massives de cobalt et de lithium pour les batteries et les composants électroniques. La France, de son côté, s'est engagée dans une stratégie de souveraineté sur les matières premières critiques, notamment via son Plan Minéraux Critiques et la politique industrielle de l'Union européenne. Les deux pays convergent donc vers les mêmes gisements africains — avec des stratégies distinctes mais des besoins similaires.
Cette convergence crée à la fois une complémentarité potentielle — deux puissances avec des réseaux différents peuvent coordonner leur accès aux ressources africaines — et une compétition latente pour les contrats, les partenariats miniers et les alliances politiques avec les gouvernements africains producteurs. La question de la valeur ajoutée locale — transformation sur le continent plutôt qu'exportation de minerais bruts — est désormais posée avec force par les gouvernements africains et constitue un défi pour les deux puissances.
3.3 Les marchés africains : une frontière de croissance commune
Avec une population projetée à 2,5 milliards d'habitants en 2050 et une classe moyenne en expansion, l'Afrique représente l'un des derniers grands marchés émergents mondiaux. Les échanges commerciaux franco-coréens se chiffrent à 15 milliards d'euros par an, mais les deux pays regardent également vers l'Afrique pour leurs expansions respectives.
Les entreprises coréennes sont présentes dans les secteurs des infrastructures, de la construction, de l'automobile (Hyundai et Kia ont des parts de marché croissantes en Afrique subsaharienne), de l'électronique grand public et, de plus en plus, des énergies renouvelables. Les entreprises françaises dominent dans les services (banque, assurance, eau, énergie) mais perdent du terrain dans la construction et les télécommunications face aux acteurs chinois et coréens.
Cette compétition pour les marchés africains n'est pas de nature à fragiliser la relation franco-coréenne — les deux économies sont trop complémentaires et trop interdépendantes pour qu'une rivalité africaine les oppose frontalement. Mais elle introduit une dimension de calcul stratégique dans les conversations bilatérales qui va au-delà de la seule relation euro-asiatique.
IV. Vers un partenariat franco-coréen structurant pour l'Afrique ?
4.1 Les conditions d'une convergence opérationnelle
La Fondation Jean-Jaurès (2026) pose la question avec justesse : la relation franco-coréenne est-elle un « partenariat inachevé » qui reste à la périphérie des choix stratégiques décisifs ?
Les conditions objectives d'une convergence plus profonde existent : complémentarité industrielle (nucléaire civil et IA côté français, semi-conducteurs et batteries côté coréen), convergence de valeurs démocratiques, dialogue stratégique formalisé depuis 2016, célébrations conjointes des 140 ans en 2026.
« La France dispose d'un écosystème d'intelligence artificielle en structuration, d'une industrie nucléaire civile sans équivalent en Europe et d'une capacité de projection diplomatique que peu de démocraties de taille comparable peuvent revendiquer. La Corée du Sud maîtrise des segments critiques de l'économie mondiale — semi-conducteurs, batteries, construction navale — et a silencieusement transformé son industrie de défense. Ces deux profils ne sont pas en compétition : ils sont complémentaires. » — The Conversation, 2026.
En Afrique, cette complémentarité prend une forme concrète : la France apporte des réseaux historiques, une présence institutionnelle forte dans les organisations africaines et une expertise en gouvernance ; la Corée apporte des financements croissants et des technologies industrielles adaptées aux besoins africains. Une coordination franco-coréenne en Afrique, sur les minéraux critiques, sur la gouvernance numérique, sur la formation professionnelle ou sur les énergies renouvelables, présenterait une valeur ajoutée réelle pour les deux puissances.
4.2 Les obstacles à surmonter
Plusieurs obstacles limitent cette convergence. Premièrement, la compétition implicite pour l'influence dans l'espace francophone africain : la France perçoit parfois la montée en puissance de la KOICA comme une ingérence dans ses zones d'influence traditionnelles, même si aucun incident diplomatique officiel ne l'a formalisé. Deuxièmement, la différence d'approche sur la conditionnalité : la France, via l'AFD et les institutions européennes, attache des conditions de gouvernance à ses financements africains ; la Corée revendique une approche moins conditionnelle, plus proche du modèle chinois dans sa philosophie, même si elle s'en distingue sur les valeurs démocratiques. Troisièmement, la question de la représentation africaine dans les instances multilatérales. En effet, la France, membre permanent du Conseil de sécurité, a un intérêt structurel au maintien du statu quo institutionnel, même si elle porte des propositions d'élargissement du Conseil ; la Corée, puissance émergente, a davantage intérêt à une réforme de ces instances qui lui donnerait plus de poids. Sur ce point, leurs intérêts divergent et l'Afrique, qui réclame deux sièges permanents au Conseil, peut se retrouver prise entre ces deux logiques.
4.3 Le Forum Africa Forward comme espace de médiation
C'est précisément dans cet espace de tensions et de convergences que le Forum Africa Forward du CIRMA trouve sa pertinence. L'objectif du Forum n'est pas de produire une vision africaine qui serait simplement le reflet des intérêts français ou coréens, mais d'analyser de manière critique comment les dynamiques globales, y compris les relations bilatérales entre puissances extracontinentales, affectent les trajectoires africaines et d'identifier les conditions dans lesquelles l'Afrique peut tirer avantage de ces rivalités et convergences. La relation franco-coréenne offre à cet égard, un cas d'étude particulièrement instructif : deux démocraties industrielles, sans antagonisme direct en Afrique, dont les intérêts convergents pourraient — si coordonnés — produire des effets positifs pour le développement africain. Mais cette coordination ne peut se faire sans l'Afrique : elle doit être co-construite avec les gouvernements africains, les organisations régionales (Union africaine, CEDEAO, CEMAC) et la société civile du continent.
Pour conclure... En 2026, les 140 ans de relations franco-coréennes sont célébrés sous le signe de la créativité et des opportunités. Cet anniversaire est aussi l'occasion de reconnaître une réalité que la diplomatie officielle des deux pays n'a pas encore pleinement intégrée : l'Afrique n'est plus seulement un arrière-plan ou un terrain secondaire de leur relation bilatérale. Elle en est devenue une dimension constitutive.
Trois conclusions s'imposent à l'issue de cette analyse. Sur le plan diplomatique, la convergence franco-coréenne dans les enceintes multilatérales, notamment onusiennes, crée une base de coopération solide qui peut être déployée sur les dossiers africains : maintien de la paix, gouvernance institutionnelle, réforme des mécanismes de sanctions. Sur le plan économique, la complémentarité des profils industriels des deux pays et leurs besoins convergents en ressources africaines critiques ouvrent la voie à des partenariats structurants, à condition que l'Afrique soit partie prenante de leur conception, et non simple objet de leurs calculs. Sur le plan stratégique, le renouveau des célébrations des 140 ans est une fenêtre diplomatique rare. Si Paris et Séoul choisissent d'y inscrire une vision africaine commune, respectueuse de la souveraineté et des ambitions continentales, ils peuvent contribuer à un ordre international africain plus équitable. Si au contraire ils reproduisent les schémas classiques de l'aide verticale et de la compétition pour les ressources, ils manqueront l'occasion historique que le moment leur offre.
Le Forum Africa Forward du CIRMA continuera de suivre ces dynamiques avec l'attention critique qu'elles méritent et d'offrir à la recherche francophone un espace d'analyse interdisciplinaire sur les relations entre l'Afrique et le monde.



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