La Stratégie Navale de la Corée du Sud depuis les années 1980 : Du péninsulaire à l’insulaire, le Sud face au Nord (Partie I)
- cirmafrance
- 17 févr.
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Par Loïc Fournier
La Corée est une région péninsulaire ayant un rapport ancestral à la mer. Néanmoins, puisqu'elle est aujourd'hui partagée en deux, sa partie méridionale se retrouve à fonctionner comme une île d'un point de vue géopolitique. Sur le plan militaire néanmoins, cette épée de Damoclès planant littéralement sur la République de Corée conduit à des considérations stratégiques focalisant l’attention des élites sud-coréennes. Alors que le conflit entre les deux Corées c'est à nouveau intensifié depuis la pandémie du Coronavirus et que la Corée du Sud est secouée par une nouvelle crise présidentielle, intéressons-nous à la manière à la manière dont le conflit de la Corée du Sud avec son unique voisin terrestre a structuré et orienté le développement naval de ce pays. Cette hostilité constante qui fait la particularité de la situation géopolitique coréenne pourrait passer pour un simple frein, les dirigeants ne pouvant s’en affranchir pour penser la défense sud-coréenne, mais cela crée au contraire une émulation par la compétition existant au sein de cette rivalité Nord-Sud.

Si le rapport des Coréens à la mer a grandement varié au fil des siècles, l’histoire navale de ce pays péninsulaire bordé par la mer Jaune, la mer du Japon et la mer de Chine orientale est riche d’événements mémorables. Ceux-ci sont incarnés par l’amiral établi comme héros national, Yi Sun-sin, dont la statue haute de plus de 17 mètres trône fièrement au cœur d’une des plus importantes places de Seoul. En utilisant la première forme historique de cuirassés, le Geobukseon, ce « Nelson coréen » a remporté les batailles de Hansan, de Myong-Yang et de No Ryang pour mettre un terme à la guerre d’Imjin, tentative d’invasion japonaise de la Corée ayant duré de 1592 à 1598.
Il s’agit là d’une véritable démonstration de stratégie navale, c’est-à-dire de l’art de l’emploi des navires pour le combat offensif ou défensif, les opérations de blocus, mais aussi dans la préparation aux combats en temps de paix. Néanmoins, si les relations internationales asiatiques ont pu ressembler au modèle westphalien entre la Chine, le Japon et la Corée durant certaines périodes, la colonisation de la Corée par le Japon en 1905 coupe les rames au vaisseau de l’État coréen. Le pays est scindé en deux entités politiques en 1948, une sous protection américaine et l’autre sous celle communiste, qui s’opposent durant la guerre de Corée, conflit reproduisant à moindre échelle la guerre froide.
Cette scission restreint de fait les capacités de la péninsule en la laissant dans un état de « ni paix ni guerre » selon les mots de Laurent Quisefit. Ainsi, la République de Corée est longtemps privée du statut d’acteur sur la scène internationale. En dépit de son inexorable développement économique, surnommé le « miracle du fleuve Han », qui lui permet d’atteindre un leadership mondial en matière de construction navale, la Marine de la Corée du Sud, appelée la ROKN, est une marine rarement prise en considération. Pourtant elle s’est modernisée au même moment où le pays gagne son surnom de « dragon asiatique » au côté de Singapour, Hong Kong et Taiwan, profitant du fait qu’à partir de 1979 les guerres quittent l’océan Pacifique. Ce « miracle » asiatique ne détourne pas la Corée de la réalité de la menace persistant au nord, l’empêchant de détourner le regard de son voisin au moment de s’ouvrir sur le reste du monde. Ainsi, comment la rivalité entre les deux états est motrice du développement naval sud-coréen ?
L’héritage géographique de la guerre froide
Depuis la guerre de Corée, la partie septentrionale est traditionnellement la principale menace militaire pesant sur la Corée du Sud, l’isolant par le biais terrestre et poussant Séoul à se concentrer sur les menaces venant du nord, au-delà de la fameuse Demilitarized Zone. Cela conduit la République de Corée à être gérée consciemment sur de nombreux aspects à la manière d’une île au sein de l’espace régional en raison de l’impossibilité d’instaurer des canaux de communications et d’échanges terrestres. Donc, si les forces navales sont les premières structures militaires fondées dès le départ des Japonais en 1945 et que la guerre de Corée est une période de développement du pays, il s’avère que le développement ultérieur est limité directement par la focalisation de la nation sur ses capacités de dissuasion contre la Corée du Nord. Lesdites capacités priorisent en effet l’armée terrestre dans une posture symétrique à la Corée du Nord, faisant de la marine une force auxiliaire. Les États-Unis encouragent cet axe de dissuasion terrestre, puis d’endiguement aérien, les Américains apportant eux-mêmes la dissuasion maritime. Les deux coups d’État militaires en 1961 et 1980 ont continué d’entretenir cette priorisation de l’armée terrestre, puisque menés par des généraux en étant issus.
Dans cette perspective, la marine sud-coréenne se limite originellement à effectuer des missions de protection côtière pour protéger les flancs et l’arrière des forces terrestres d’une éventuelle attaque surprise par la mer. Structurée autour de ce cadre de défense littorale, elle conserve cet objectif principal malgré les progrès ultérieurs : une grande partie de son approvisionnement vise non seulement les opérations régionales mais aussi le développement de plateformes, dont certaines ont été spécifiquement conçues pour le littoral et d'autres avec une capacité multifonctionnelle, afin d’établir un avantage opérationnel sur la ROKN dans le contexte de la Northern Limit Line. Cette frontière maritime imposée par le commandement de l’ONU voit sa légitimité contestée depuis les années 1970 par la Corée du Nord qui déclare sa propre démarcation en 1999, conduisant inévitablement à des escarmouches navales intercoréennes en 1999 ou 2002 autour de l’île de Yeonpyeong.
La question non réglée de la NLL rend la situation maritime de la Corée du Sud continuellement sous tension, comme l’incarne le naufrage du Cheonan en 2010. Le développement de la puissance navale sud-coréenne, découlant donc du conflit avec la Corée du Nord, passe par la modernisation de la flotte.
Les projets de modernisation de la flotte
Pour commencer à s’affranchir de la focal centrée sur l’ennemi limitrophe, le programme Yulgok, initié en 1974 et achevé en 1992, se constitue de 3 phases : une première phase axée sur le développement d’une capacité militaro-industrielle, une deuxième visant une supériorité qualitative sur la flotte de la DPRK et une troisième dédiée à l’amélioration des capacités de défense locales par la production en série de véhicules, avions et navires de guerre. Dès lors, la dissuasion est basée sur ladite supériorité qualitative.
De manière concrète, cette modernisation passe ainsi par différents programmes de construction de bâtiments de guerre. Le projet majeur Korean Destroyer Experimental [KDX] commence en 1981 et vise à dépasser progressivement les perspectives de défense littorale des frégates de classe Ulsan ou des corvettes de classe Donghae et Pohang. Le projet est segmenté en 3 phases, le KDX I aboutissant à la classe Kwanggaeto le Grand en 2000, le KDX II à la classe Chungmugong Yi Soon-shin en 2006 et le KDX III à la classe Sejong le Grand équipée du système Aegis en 2008. D’autres projets suivent, les différents Korean Submarine Programmes des années 1980 à aujourd’hui ayant pour objectif de fournir des sous-marins d'attaque à propulsion diesel ou électrique, le Future Frigate Experimental dans les années 1990 puis 2000 ambitionnant la création de frégates hybrides entre protection côtière et haute mer et le Landing Platform Experimental visant à construire des navires d’assaut amphibie dans les années 2000.
Les présidences successives conservent ainsi l’orientation de modernisation navale du programme Yulgok mais dans des optiques différentes. Kim Young-sam (1993-1998) fait face à une opposition des responsables du ministère de la défense mais impulse une réforme de la ROKN qui correspond à un objectif de politique étrangère dans le cadre du Segyehwa, approche coréenne du phénomène que l’on appelle la globalisation. Sous Kim Dae-jung (1998-2003), le développement naval commence à s’émanciper du cadre péninsulaire, ce qui est poursuivi par Roh Moo-hyun (2003-2008) voulant également une indépendance plus nette de la défense coréenne vis-à-vis de l’Amérique. Lee Myung-bak (2008-2013) affirme une focalisation sur la haute mer alors que dans les faits s’observe une réorientation de la politique militaire vers la Corée du Nord.
Il apparaît donc que si les projets de construction de nouvelles classes de vaisseaux de guerre sont initialement lancés en conservant l’optique de la confrontation avec le nord par la défense littorale, les politiques semblent tenter de s’en détourner régulièrement ce qui pourrait laisser entendre un désamorçage des tensions entre les deux pays voisins mais antagonistes.
Vers un apaisement de la rivalité ?
L’administration Moon Jae-in (2017-2022) diffère des précédentes en matière de sécurité maritime sur le plan des relations intercoréennes. Après les sommets entre Moon Jae-in et Kim Jong-un en 2018, l’accord sur la mise en œuvre de la déclaration historique de Panmunjom dans le domaine militaire montre que les pays prennent des mesures concrètes pour prévenir les affrontements navals accidentels et assurer la sécurité de la pêche autour de la NLL, ainsi que la cessation de « tous les exercices de tir réel et de manœuvres maritimes ». Si des mesures similaires ont pu exister dans le passé pour ensuite montrer des failles, comme lors des deuxièmes pourparlers militaires intercoréens de 2004 sous l’administration Roh Moo-hyun, ces accords-ci ont conduit à des réductions tangibles des tensions et même à des entraînements conjoints sur les fleuves Han et Imjin pouvant laisser conjecturer de futurs projets de coopération intercoréens.
Néanmoins, la pandémie mondiale conduit à une nouvelle détérioration des relations intercoréennes mettant fin en 2023 et 2024 aux accords de 2018 précédemment évoqués. Cela implique un nouvel engagement de stratégie navale au niveau de la Demilitarized Zone et donc à une nouvelle mobilisation permanente de la flotte pour se préparer à des attaques. Les apaisements réguliers entre Corée du Sud et du Nord sont en relation directe avec un désir, voire un fantasme, de réunification au sein des deux sociétés, mais les deux États ne parviennent pas à surmonter leurs différends idéologiques, amenant à la nécessité absolue d’une vocation littorale de la ROKN en dépit d’un investissement vers des opérations « au-delà de l’horizon ».
En somme, la République de Corée a construit sa marine de guerre dans une opposition constante avec celle de son pendant septentrional, cherchant à prendre le dessus sur celle-ci afin d’avoir l’avantage en cas de conflit ouvert ou de dissuader un lancement des hostilités par la Corée du Nord. Cette rivalité s’avère donc bien le moteur initial du développement naval sud-coréen. Cette constance de la situation géopolitique coréenne en fait un élément de contexte, une contrainte auxquelles les Sud-Coréens se sont désormais accoutumés. Dans le monde post-guerre froide, les administrations présidentielles successives ont ainsi tenté de s’en détacher, de s’ouvrir à d’autres perspectives tout en conduisant régulièrement des négociations pour apaiser les relations entre les deux parties de la péninsule, bien que cela conduise toujours à des échecs. La Corée du Sud ne développe donc pas sa marine hauturière dans l’espoir d’une hypothétique fin de conflit avec la Corée du Nord, mais en raison d’une véritable volonté de disposer de capacités d’actions au sein de l’espace régional. L’apparition d’un autre moteur au développement naval ne fait pas disparaître le moteur initial. La rivalité intercoréenne est une permanence faisant toute la particularité de la stratégie maritime des deux pays.
Sources :
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