La stratégie navale du Maroc, des années 1980 à aujourd’hui
- cirmafrance
- 17 févr.
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Par Hamza Immani
Travailler sur l’histoire maritime du Maroc contemporain pousse à se pencher sur un paradoxe en ce qui concerne la stratégie navale de cet état : disposant d’une position stratégique qui fait du Maroc un verrou naturel sur le très fréquenté détroit de Gibraltar -en plus de disposer d’une façade atlantique large, le Maroc est un des rares états à profiter d’une façade maritime sur la Méditerranée et sur l’Atlantique. En somme, tout devrait disposer le Maroc à être une puissance maritime d’importance du voisinage sud de l’OTAN. Pourtant, en dépit de toutes ces prédispositions stratégiques, aujourd’hui, le Maroc est encore une puissance maritime de second plan.
Lorsque l’on prend le temps d’observer l’histoire maritime de l’état chérifien, on constate que les ports, comme pour l’ensemble des côtes nord-africaines, ont pris une place croissante, de l’époque médiévale jusqu’au XIXe siècle : les ports de Salé, de Mogador (Essaouira aujourd’hui), de Safi ou encore d' Agadir ont connu, par période, succès et déclin, qu’ils soient l’œuvre des commerçants européens, des barbaresques ou des échanges de plus en plus croissants avec le monde atlantique. A ce titre, Leïla Maziane illustre le renouveau historiographique qui revivifie l’intérêt d’une histoire maritime du Maroc . L’ensemble de ces rapports, étudiés à l’aune des aspects économiques, sociaux, culturels ou plus largement stratégiques dans le cadre des époques étudiées, ont fait l’objet d’études approfondies, qui contrastent néanmoins avec le vide de l’histoire maritime contemporaine et stratégique du Maroc. En somme, la période du protectorat français au Maroc constitue, jusqu’à aujourd’hui dans les études à ce sujet, la borne limite de la majorité des ouvrages traitant de l’histoire maritime du Maroc. On ne peut que replacer cette discussion au sujet de l’historiographie, dans une perspective plus large, celle de l’histoire contemporaine du Maroc, des règnes de Mohammed V, Hassan II et Mohammed VI, qui n’ont été que très peu étudiés sur le fond et dont tout reste encore à faire. Soulignons tout de même qu’en ce sens, un collectif mené par des historiens tels que Benjamin Badier (Université Lyon 3), Yazid Benhadda (University of Exeter), Abdelmounaim Fanidi (EHESS), Othmane Mouyyah (Université Libre de Bruxelles) mais encore Soufiane Taif (Paris 1 - Panthéon Sorbonne) à, depuis 2023, lancé avec l’appui de l’Université Libre de Bruxelles une série de séminaires au sujet de l’Histoire contemporaine du Maroc tout en proposant, dans le cadre de la Revue d'Histoire Contemporaine de l'Afrique, un numéro à venir sur « Le Maroc et le Monde ».
Pour en revenir à la stratégie navale du Maroc, des années 1980 à nos jours, la question des sources, question qui congestionne en partie l’avancée des travaux au sujet de l’histoire contemporaine du Maroc, se pose pour essayer de comprendre si le paradoxe que nous évoquions, entre les possibilités du Maroc et son importance stratégique mis en contradiction avec le faible rayonnement de la Marine Royale Marocaine peut s’expliquer par le biais d’une étude rétrospective. Ainsi, on utilisera des sources journalistiques, quelques sources issues de documents déclassifiés de la CIA et de l’OTAN, du moins, en ce qui concerne les premières années de la Marine Royale. Enfin, certains télégrammes révélés par Wikileaks peuvent nous permettre, sur certains points, d’éclairer notre sujet d’étude. Au vu du vide historiographique, l’intérêt de l’exercice peut être de poser les premières pierres d’une étude de cette marine marocaine, qui, pourtant, a participé à de nombreux exercices internationaux, voir à des opérations conjointes avec l’OTAN. Que vaut cette marine marocaine ? Peut-on déceler, des années 1980 à nos jours, des évolutions ? La Marine Royale est-elle ce « nain » en termes de puissance navale ? Comment expliquer ce paradoxe entre possibilités et réalisations ? Mais surtout, on peut se demander : le Maroc se dote-il, depuis 1980, d’une véritable stratégie navale, au regard des nombreux objectifs que le pouvoir se donne ? Enfin, pour reprendre le titre d’un article de Tancrède Wattelle, on peut également se demander si le Maroc a les moyens de ses ambitions régionales, et en particulier en matière de politique navale.

Une brève genèse de la Marine Royale Marocaine (1958-1980)
La Marine Royale marocaine, comme les Forces Royales Air (FRA) ou les Forces Armées Royales (FAR), voit le jour en 1958, deux ans après l’indépendance du Maroc, sous l’impulsion de Mohammed V et de son fils Moulay Hassan. L’objectif assumé est de reprendre la main sur l’armée, domaine régalien du jeune état chérifien tout juste indépendant. Il s’agit ainsi d’un enjeu plus interne qu’externe. En effet, l’Armée de Libération (AL), formée d’un agrégat de soldats plus ou moins bien formés, s’est lancée, avant même l’indépendance, dans une guérilla larvée contre les autorités coloniales espagnoles et françaises. Face au risque de voir se former un état dans l’état et revoir surgir la siba d’antan, le roi charge son fils Moulay Hassan de superviser la jeune armée marocaine. Dans ce cadre, la marine prend ainsi peu de place. Il faut rappeler que d’une part, le domaine maritime comporte que peu d’enjeu au regard des préoccupations marocaines de la fin du règne de Mohammed V, qui consiste en le recouvrement des territoires dits « authentiques » du royaume, territoires dont la vocation est éminemment terrestre. Ainsi, ce sont les FAR qui bénéficient le plus de l’intérêt du régime chérifien. Cela continue encore durant les premières années du règne de Hassan II.
Loin de s’adapter à la réalité d’une marine moderne, la Marine Royale des années 1960 ne comporte que quelques bâtiments : un mémorandum de la CIA qui récapitule l’aide économique et militaire allouée à la fois par le monde communiste et à la fois par le « monde libre » sur la période 1952-1969, permet de saisir exactement le nombre de bâtiments de la Marine royale : 2 chasseurs, 12 vedettes-torpilleurs (MTB ou PT-Boat) et 17 navires auxiliaires. L’ensemble de ces bâtiments provient, selon ce document, d’une aide occidentale : le monde communiste ne fournit, sur la période, aucun bâtiment au Maroc. Grâce à ce document, on peut également calculer l’état du rapport de force au Maghreb sur la période. En 1969, donc, le Maroc dispose, comme nous l’évoquions, de 31 navires. Son voisin algérien, quant à lui, à reçu du monde communiste 2 dragueurs de mines, 6 chasseurs, 21 vedettes-torpilleurs, 3 navires auxiliaires ainsi que 2 dragueurs de mines et 2 vedettes de la part des occidentaux. La marine algérienne dispose donc de 36 bâtiments, avec un sérieux avantage sur le nombre de chasseurs. On constate tout de même que les chiffres restent modestes et que les deux états maghrébins privilégient nettement l’investissement dans le matériel terrestre ou dans l’aviation, dans le contexte tant de la guerre des Sables (1963) que de la course aux armements qui s'ensuit et de l’amorce du conflit au Sahara espagnol. Néanmoins, le Maroc n’est pas dénué de tout intérêt : un document de l’OTAN souligne comment, en 1963, « the United States plans to expand its Western North Atlantic program into the Mediterranean to support U.S., SIXTH Fleet operations. Preliminary steps toward this program have already commenced and a fully operational program is planned for 1967, Plans are to utilize a Naval Fleet Weather Central located at Port Lyautey, Morocco, as the Regional Analysis Center for this area. » . Ainsi, aux côtés des bases de Londres, Halifax et Norfolk, Port-Lyautey, au Maroc, apparaît comme le possible 4ème maillon de la chaine stratégique de l’OTAN.
Les années 1970, dont le début est marqué par deux tentatives de coup d’état, menés par les militaires, sur terre et par voie aérienne, ne voit pas le Maroc se doter d’une réelle stratégie navale. Même si, à la suite des deux tentatives de coup d'État infructueuses, Hassan II reprend la main sur son armée et sur la formation de cette dernière. L’armée change donc de visage : un certain nombre d’officiers marocains formés au collège d’Azrou à l’époque du protectorat français, voire ayant servi dans les armées françaises ou espagnoles, vont être liquidés. La Marine Royale est la seule des trois grands ensembles de l’armée à ne pas avoir fourni de conjurés. Si l’affaire du Sahara espagnol va également prendre de l’ampleur, tout en étant un marqueur de la rivalité croissante entre Houari Boumediene et Hassan II, le monarque chérifien va, dans la perspective de sécurisation des côtes de Lâayoune et Dakhla, mobiliser sa marine. Un document de la CIA, un National Intelligence Survey, au sujet de l’armée marocaine et datant de 1973, permet de saisir plus en détail la composition et l’organisation de la marine marocaine. On y apprend que la Marine Marocaine est une petite organisation de type « garde-côte », capable de défendre ses côtes et de mener des opérations légères de contre-subversion. Néanmoins, le document souligne que :
« Elle est théoriquement inefficace en tant que force navale de combat. » En outre, le document évoque le fait que la Marine Royale est « handicapée par un budget qui freine son expansion, son développement ainsi que l’acquisition de bâtiments supplémentaires. Le nombre de personnel entraîné reste insuffisant. »
Le commandement de cet embryon de marine est établi à Casablanca. La Marine est composée de 1 600 hommes, dont 40 officiers et 400 fusiliers-marins faisant pleinement partie de la Marine. Les bases de Al Hoceima et de Casablanca restent les deux ports majeurs de la marine marocaine, la base d’Agadir venant en troisième plan et n’étant pas encore modernisée. La force navale est composée de 17 bâtiments, sous la direction du Commandant de la Marine Royale. L’organigramme de la Marine est divisé en 4 bureaux : Administration & personnel, Opérations & renseignement, Communications, Logistique. Le navire-amiral, nommé Al Maouna est une frégate britannique de classe « River », lancé en 1943, vendu à la France en 1964 puis racheté par le Maroc en 1965. En définitive, on apprend que cette marine est éminemment dépendante de la formation française et des capacités de construction des chantiers navals français. Le constat reste inchangé en 1975, un autre document de la CIA dresse des conclusions similaires :
« Les forces navales marocaines et l’armée de l’air du Maroc sont modestes, sous-développées et n’ont virtuellement aucune capacité de combat. La Marine Royale Marocaine est une organisation de type garde-côte dont les missions consistent en la protection des littoraux et des eaux territoriales, afin de prévenir toute entrée illégale et de défendre les règlements internationaux au sujet des mers, notamment au sujet de la pêche. La marine est totalement dépendante de l’aide étrangère (principalement française) pour les navires et les équipements associés, pour la formation d’officiers et la formation théorique et pratique. En 1974, la marine dispose de 1 300 hommes et 17 navires ».

Le tournant des années 80 : une modernisation, mais pourquoi ?
Lorsque l’on observe la composition des bâtiments de la MRM, une donnée apparaît comme significative : 15 navires sont entrés en état de service à cheval sur la fin de la décennie 1970 et sur la décennie 1980. (3 BATRAL de classe Champlain en 1977, 4 patrouilleurs de classe Lazaga sur les deux années 1981 et 1982, une corvette lance-missile de classe Descubierta en 1983, 6 patrouilleurs supplémentaires de classe Vigilante sur les deux années 1987 et 1988, 4 navires d’attaque de classe Osprey-55, entre 1987, 1988 et 1990) Notons qu’en outre, le Maroc fait l’acquisition, à cheval sur la fin de la décennie 1970 et le début de la décennie 1980, de 10 patrouilleurs légers P-32. Il s’agit d’un investissement conséquent de la part du pouvoir dans sa marine. Cela fait partie d’un plan de modernisation de l’entièreté de l’armée marocaine, décidé en 1973-1974. Il s’agit certes d’une modernisation toute relative en comparaison avec d’autres marines méditerranéennes et effectivement, la MRM semble continuer à présenter une formation de type garde-côte, mais l’effort apporté soudainement peut interroger : cet investissement marque-t-il une prise de conscience du Maroc de sa vocation maritime ? En effet, à compter de la décennie 1980, le Maroc se penche bien plus sur son littoral méditerranéen : la rencontre en 1979 entre Juan Carlos 1er et Hassan II débouche sur l’idée affirmée de rapprocher Maroc et Espagne par le biais du détroit de Gibraltar, relançant l’historique projet de tunnel de Gibraltar. Parallèlement, l’acquisition de BATRAL rappelle la vocation militaire de la MRM et notamment sur son littoral atlantique, la guerre larvée au Sahara battant alors son plein.
En 1985, Hassan II annonce vouloir investir 1 Md. de dollars en 5 ans dans son armée dans le but de la moderniser entièrement. Un document de la CIA revient allègrement sur ces investissements. Ces investissements proviennent à la fois de prêts européens et arabes : en effet, le document nous apprend que les Saoudiens et les Émiratis ont monnayé l’expertise marocaine dans le secteur militaire. De plus, les Espagnols ont apporté leur concours dans l’amélioration de la base navale de Casablanca. Les objectifs sont nombreux selon ce document : d’une part il s’agit de la part du pouvoir de fidéliser une armée capable à elle seule de renverser le pouvoir, d’autre part il s’agit de prendre l’ascendant sur le Polisario dans la lutte au Sahara espagnol, le voisin algérien étant alors affaibli. En effet, Chadli Bendjedid doit faire face à des tensions internes menées tant par les kabyles que par les islamistes qui montent alors en puissance. Néanmoins, dans ce contexte de fin des années 1980, le Maroc ne semble toujours pas véritablement orienté vers la mer et vers une véritable stratégie navale portée vers l’action extérieure :
« King Hassan is not likely to approve contracts for larger warships when Morocco faces only a slight naval threat. Most new contracts for the Navy probably will relate to ship unkeep and additionnal improvements of the infrastructure ashore, perhaps totally less than $100 million by the end of 1990. »
La Marine Royale marocaine post-Guerre Froide
La fin de la guerre froide et l’avènement d’un nouvel ordre mondial prônant les valeurs démocratiques et libérales oblige le Maroc de Hassan II à s’adapter à cette nouvelle donne. Si le Maroc était déjà un solide appui de l’Occident depuis les années 1960, ayant participé à une opération de maintien de la paix au Congo notamment, le Maroc entre dans le moule occidental, nécessaire pour le maintien de ses bonnes relations tant avec l’UE qu’avec le reste du monde. Le Maroc s’inscrit, dans la décennie 1990 comme partie prenante de la plupart des opérations internationales de maintien de la paix (ONUSOM-I, ONUSOM-II, APRONUC, UNAVEM-II, UNAVEM-III, MONUC) en déployant, comme en Somalie (ONUSOM I et II), un contingent de 1 400 hommes. Cependant, il n’est ici pas question encore de marine.
Le Maroc fait partie du Partenariat Méditerranéen de l’OTAN, depuis 1994. Ce faisant, l’OTAN permet à la marine marocaine de se perfectionner :
« Dans le cadre de ce PPP, l’OTAN a effectué plusieurs escales de ses forces navales au Maroc, et mené avec les forces marocaines des exercices aéronavals, de lutte antiterroriste, d’intervention en cas de catastrophe naturelle ou humanitaire. La coopération dans les secteurs civil et militaire permet au Maroc de bénéficier de moyens d’information et de renseignement de l’Alliance, d’accéder à de nouvelles technologies, de former et de recycler ses cadres, bref de moderniser sa politique de défense en mettant les armées marocaines à niveau pour l’interopérabilité avec l’OTAN. »
Ajoutons qu’en outre de l’obtention de nouveaux bâtiments (1 transporteur de matériel de classe Newport en 1994, de 5 patrouilleurs OPV-64 en 1996-1997), le Maroc s’engage dans la lutte contre le terrorisme international : la participation du Maroc à la coalition internationale contre l’Irak en 1990-1991 se verra être poursuivie par de nombreux entrainements conjoints avec l’OTAN ou avec les marines françaises et américaines.
Le règne de Mohammed VI voit s’accentuer considérablement la dimension marine et tout particulièrement méditerranéenne de la MRM. Dans un premier temps, le Maroc participe à l’opération Active Endeavour, dès 2001, sous l’égide de l’OTAN, ce qui fait du Maroc le seul état nord-africain à participer à l’opération. Cette vocation maritime est particulièrement affirmée par plusieurs facteurs : d’une part, le Maroc fait l’acquisition de deux frégates de classe Floréal en 2002 puis 2003, d’autre part, en parallèle de l’inauguration du port de Tanger-Med (se voulant être le futur grand port méditerranéen), le Maroc annonce en 2008 la création d’une nouvelle base navale à Ksar Sghir, pour 1,7 Md. de dirham (environ 170 millions d’euros). L’emplacement est stratégique : la base, située dans le détroit de Gibraltar, affirme les positions du Maroc dans la zone. L’espace de polarité est donc tout à fait nouveau, ayant basculé du front atlantique au front méditerranéen. On voit ainsi s’amorcer, dès le début du règne de Mohammed VI, la volonté affirmée de faire du Maroc la puissance n°1 de l’espace nord-africain, de la rive sud de la méditerranée, dans le contexte du « dialogue 5+5 » auquel le Maroc participe.

Bilan de la Marine Royale marocaine aujourd’hui
L’effort de modernisation et d’affirmation de la MRM de Mohammed VI se poursuit aujourd’hui : depuis 2015, la base de Ksar Sghir est opérationnelle. Parallèlement, le Maroc a affirmé son implication dans les opérations Active Endeavour (jusqu'en 2016) puis Sea Guardian, qui prend la suite de la première et à laquelle la MRM participe également. En outre, cette participation à des opérations maritimes fait partie d’un ensemble dans lequel le Maroc tente d’exporter ses moyens de projection en participant à d’autres opérations internationales (Tempête décisive en 2015 contre les houthistes du Yémen, dans laquelle sont engagés des avions de combat marocains, puis Restaurer l’Espoir de 2015 à 2019 contre les mêmes rebelles houthistes). Dans un article publié dans la revue Politique étrangère, il est souligné le retour de la compétition algéro-marocaine quant à la lutte pour la suprématie de la rive sud méditerranéenne :
« Pays rivaux, l’Algérie et le Maroc cherchent tous deux à acquérir le statut de puissance régionale. […] Pour ce faire, ils modernisent et renforcent progressivement leurs marines, dotées de sous-marins et de corvettes récentes pour l’Algérie, d’une FREMM (frégate multi-missions), de deux frégates de surveillance et de corvettes pour le Maroc. »
En effet, la MRM fait l’acquisition en 2011-2012 de 3 corvettes de classe Sigma puis, en 2014, l’acquisition d’une frégate multi-missions (FREMM), qui souligne une montée en gamme significative de la marine marocaine et faisant de la frégate Mohammed VI (devenue le navire-amiral de la MRM) un des bâtiments majeurs sur l’ensemble des flottes africaines. En 2019, plusieurs quotidiens soulignent un possible accord entre le groupe Navantia et le Maroc, le groupe naval ayant enregistré une commande marocaine de deux patrouilleurs Avante-1400 avant que les relations entre les deux voisins ne se refroidissent à la suite de l’hospitalisation en Espagne de Brahim Ghali en 2021. À la suite du retour rapide à la normale, une commande d’un patrouilleur océanique Avante-1800 à été lancée et est d’ores et déjà en chantier.
Néanmoins, cette marine reste lacunaire : si les entraînements conjoints avec l’OTAN et la collaboration est toujours plus nourrie avec les partenaires traditionnels occidentaux, les bâtiments actuels restent peu nombreux (6 frégates seulement). Aujourd’hui composée de 12 000 hommes et 3 000 fusiliers-marins, son secteur aéronaval reste extrêmement peu développé. La plus grosse lacune de la MRM réside dans son manque de sous-marins, contrairement à son voisin algérien qui dispose d’ores et déjà de plusieurs sous-marins. En ce sens, Marcelino González Fernández souligne ainsi que :
« La marine marocaine étudie diverses alternatives dans le but d’obtenir des sous-marins à l’étranger. Certaines sources affirment qu’elle pourrait tenter d’obtenir 3 ou 4 unités afin d’assurer l’opérabilité permanente d’un ou deux sous-marins. Pour ce faire, la marine marocaine pourrait se tourner vers le sous-marin russe Amur ou le sous-marin français Scorpene »
La rumeur reste lancinante à l’aube de l’année 2025. Le potentiel achat de 2 sous-marins revient encore à la une de nombreux journaux. Il faut ajouter à ces prospectives, la volonté de la MRM d’améliorer son parc aéronaval, composé pour l’instant d’hélicoptères AS565MB Panther, qui opèrent avec l’appui des frégates de classe Floréal et de la frégate FREMM. En effet, ainsi que nous l’apprend Marcelino González Fernández, la MRM était intéressée par les hélicoptères NH90 : notons qu’entre la parution de l’article de González Fernández, soit 2018 et le début des rumeurs de l’acquisition de ces hélicoptères, soit autour des années 2014 et 2015, il a fallu attendre 10 ans avant que le Maroc ne se positionne officiellement sur l’achat d’hélicoptères. En effet, le 5 mars 2025, lors d’une cérémonie s’étant tenue à la base-aérienne de Rabat-Salé, le Maroc a officialisé la réception de 8 nouveaux hélicoptères Apache AH-64E sur les 24 prévus dans le contrat liant Boeing et l’état chérifien.
Nous évoquions en introduction, plusieurs questionnements auxquels nous répondrons en guise de conclusion.
Que vaut cette marine marocaine ? La Marine Royale est-elle ce « nain » en termes de puissance navale ?
Nous avons vu qu’elle restait encore une marine de second rang. Les équipements marocains sont certes en voie de modernisation et l’acquisition de la FREMM Mohammed VI en 2014 a ouvert la voie à une montée en gamme de la MRM. Néanmoins, les défis restent nombreux : premièrement, l’acquisition de plusieurs sous-marins reste un enjeu clair pour cette marine qui se veut être la 1ère marine nord-africaine. Le secteur de l’aéronaval reste également sous-développé avec du matériel vieillissant. Avec 3,9% du PIB national consacré aux dépenses militaires (budget qui oscille selon les années entre 10 et 12 Md. de dollars), l’essentiel des dépenses continue à alimenter le matériel des Forces Armées Royales (armée de terre) et le secteur aérien, dans un contexte de rivalité revivifiée avec le voisin algérien, qui se dote également de certains matériels militaires de premier choix. La Marine Royale est-elle un « nain » ? A l’échelle mondiale, elle paraît bien loin des marines américaines, françaises ou néerlandaises. A l’échelle locale ou méditerranéenne, elle prend de l’assurance et tente de s’imposer sur la rive sud de la méditerranée à l’aune des enjeux migratoires, des enjeux du trafic international et de la lutte contre le terrorisme. Sa faible force d’intervention l’empêche d’avoir le rayonnement que laisse à présager les initiatives marocaines depuis au moins le début du règne de Mohammed VI.
Peut-on déceler, des années 1980 à nos jours, des évolutions ? Le Maroc se dote-il, depuis 1980, d’une véritable stratégie navale, au regard des nombreux objectifs que le pouvoir se donne ?
L’évolution entre 1980 et 2024 est conséquente. D’un point de vue quantitatif, le Maroc s’est tout de même doté de navires de guerre perfectionnés, d’une base navale stratégique (Ksar Sghir) et a multiplié par 10 ses effectifs. D’un point de vue stratégique, le règne de Mohammed VI est, à bien des égards, un règne « marin » : si auparavant on ne pouvait réellement déceler l’utilité de la MRM, sinon protéger les côtes atlantiques et notamment du Sahara espagnol convoité, le règne de Mohammed VI a réaxé la stratégie marine du Maroc sur la Méditerranée : espace d’enjeux, le Maroc s’est rangé derrière l’OTAN et ses partenaires traditionnels pour considérablement améliorer la qualité de sa marine. L’objectif est clair : il s’agit de devenir la première marine de la rive sud de l’OTAN et de la Méditerranée. La participation du Maroc, hors du secteur marin, à la majorité des opérations de maintien de la paix ou des coalitions internationales souligne bien une volonté marocaine de projection, à laquelle la marine ne manque pas de participer. Néanmoins, il faut relativiser cet engagement marocain : la marine marocaine n’est pas en mesure d’engager un conflit naval de forte intensité et le manque de sous-marin, encore une fois, affaiblit considérablement sa force de frappe. Les exercices conjoints entre la marine marocaine et la marine française souligne également une force de possibilité pour le Maroc, dans sa volonté de servir de « relais » : en 2020, un exercice conjoint entre la frégate Mohammed V et le PHA Dixmude, quelques jours avant de rallier son poste dans le cadre de la mission Corymbe, simulait divers cas suspects. La MRM, dans le cadre du rapprochement avec son voisinage sud -et notamment le gazoduc Nigéria-Maroc- pourrait se saisir du cas de la piraterie dans le golfe de Guinée afin de soutenir l’opération Corymbe. Les travaux récents d’historiens soulignent, dans une écrasante majorité, la diplomatie de « puissance » et de rayonnement menée par le Maroc en Afrique . La marine peut y jouer un rôle.
Comment expliquer ce paradoxe entre possibilités et réalisations ? Le Maroc a-t-il les moyens de ses ambitions régionales, et en particulier en matière de politique navale ?
A ces deux questions, la réponse paraît, de prime abord, assez simple : la MRM est le parent pauvre des 3 grands corps d’armées. Cela s’explique par des raisons stratégiques : la rivalité avec l’Algérie se fait par voie de terre et d’air, et le conflit cette fois-ci réel, au Sahara, se fait par voie terrestre et avec l’appui de l’aviation. Les achats de matériel, le financement d’une armée de terre bien plus nombreuse en nombre et en qualité de matériel nécessite des frais de maintenance et de logistique qui laissent à la marine bien peu de moyens pour alimenter ses capacités pourtant bien réelles. Pour autant, on constate bien que, lorsque les moyens sont présents (financement saoudien/émirati durant la décennie 1980 ou, à l’initiative du roi comme durant les premières années du règne de Mohammed VI), la marine marocaine connaît un saut qualitatif fort notable. Cependant, pour le moment, le Maroc n’a pas la capacité opérationnelle d’assumer le rôle qui lui est grand ouvert, notamment dans le golfe de Guinée et se contente d’exercices au large du Sahara, qui lui permettent d’affirmer de manière symbolique sa souveraineté sur ces territoires. En ce qui concerne son front méditerranéen, le rôle de la MRM semble bien plus être un rôle policier annexe, qu’une véritable force de projection capable d’appuyer de grandes coalitions internationales. Le Maroc a une potentialité marine non exploitée et qui semble lui échapper. Elle échappe même au regard des historiens. Au regard de la méfiance sinon de la défiance vis-à-vis de la présence française en Afrique de l’Ouest, le Maroc aurait une carte à jouer, qui lui permettrait de s’améliorer et de mettre en pratique son expérience de manière concrète.
Sources
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