Le sommet de l'OTAN à Ankara : la fin d'une Europe de la défense, l'avènement de l'OTAN 3.0
- Martin Prouvost
- 5 juil.
- 6 min de lecture
Depuis le retour en force de l'administration Trump à la Maison-Blanche, les déclarations du président des États-Unis n'ont cessé de creuser un écart entre Washington et les alliés européens... du moins sur une courte durée. En effet, malgré les menaces américaines sur le Groenland et la guerre contre l'Iran, les États-Unis ont su composer avec les espoirs d'une Europe de la défense, pour les rediriger vers un pilier européen de l'OTAN, ou une OTAN 3.0.

Pour le comprendre, rien de tel qu'une rétrospective des discours et déclarations portées par les pays européens. L'année 2025 marque, dans le discours des quatre grands (NDLR : France, Allemagne, Italie et Royaume-Uni), un basculement rhétorique autour de la notion d'« Europe de la défense ». Ce basculement, d'abord en réaction aux provocations américaines, prolonge des débats ouverts depuis le discours de la Sorbonne de 2017 et l'invasion de l'Ukraine en 2022.
D'abord, le 32ᵉ sommet de l'OTAN, réuni à La Haye les 24 et 25 juin 2025, constituait le premier rendez-vous majeur de l'Alliance depuis la réélection de Donald Trump. Il aboutit à l'engagement des trente-deux États membres de porter leurs dépenses liées à la défense à 5 % de leur PIB annuel d'ici 2035 (NDLR : 3,5 % pour les capacités militaires proprement dites et 1,5 % pour des investissements connexes (infrastructures, résilience, cyberdéfense). Cet objectif, très supérieur à la part du PIB que les États-Unis eux-mêmes consacrent à leur défense, a été présenté comme une concession destinée à satisfaire l'administration américaine et à limiter le risque d'un désengagement du continent européen. Plusieurs commentateurs ont souligné le paradoxe de cet accord : en s'engageant à un niveau de dépenses aussi élevé, les Européens ont fourni à Washington l'argument politique justifiant un retrait progressif de ses troupes, sous couvert d'une Europe désormais jugée capable d'assurer elle-même une part plus importante de sa sécurité. Un sommet où la plupart des partis, alors confrontés au retour de la guerre, se sont montrés de plus en plus inquiet quant à la fiabilité de l'allié américain.
Puis, survient, le 14 février 2025, la démonstration de force du vice-président JD Vance, à la Conférence de Munich sur la sécurité, qui ne parle presque pas de la Russie et consacre son intervention à une charge contre les « dérives illibérales » supposées des démocraties européennes (liberté d'expression, immigration, marginalisation des partis populistes), provoquant un rejet unanime des dirigeants allemands présents (Scholz, Merz, Pistorius, Habeck) et un sentiment, largement partagé dans la presse européenne, d'un « discours de rupture » avec l'Europe. Ensuite, les semaines suivantes voient l'administration américaine engager un dialogue direct avec Moscou sur l'Ukraine, en marginalisant Kiev et les Européens, tandis que Washington répète son exigence que les Alliés portent leurs dépenses de défense à 5 % du PIB. C'est dans ce contexte que le président français Emmanuel Macron déclare, le 5 mars 2025 : « L'Europe de la défense que nous défendons depuis huit ans devient donc réalité », soulignant que plusieurs pays européens ont annoncé des efforts en matière de dépenses militaires. La Commission européenne, elle, dévoile le 19 mars 2025 son « Livre blanc pour une défense européenne — Préparation à l'horizon 2030 », assorti du plan « ReArm Europe/Readiness 2030 », mobilisant jusqu'à 800 milliards d'euros.
La partie semble onc gagnée pour les européens, avec un souhait réellement affirmé de prendre leur indépendance vis-à-vis de Washington. C'est là qu'interviennent Mark Rutte, Secrétaire général de l'OTAN, et Marco Rubio, Secrétaire d'Etat aux affaires internationales, des Etats-Unis.

Pour comprendre comment l'Europe de la défense s'est muée en OTAN 3.0, il est nécessaire de revenir sur plusieurs éléments fondamentaux du travail de fond réalisé par les deux hommes.
D'abord, les Etats-Unis adoptent des posturent différentes, lorsqu'il s'agit de l'Alliance et des relations bilatérales qu'ils entretienent avec chacun des pays de l'Union Européenne. La stratégie de Washington ne peut se lire qu'au cas par cas et varie selon les gouvernements, les postures et les intérêts. En effet, dès son premier déplacement à Bruxelles pour une réunion des ministres des Affaires étrangères de l'OTAN (2-4 avril 2025), Marco Rubio adopte une ligne qui restera sa marque de fabrique, à savoir, rassurer les alliés européens tout en exigeant des efforts financiers accrus. Malgré les points de frictions entre la Maison-Blanche et les alliés, le Secrétaire d'Etat martèle que les États-Unis resteront dans l'Alliance et juge injustifiée une partie de l'agitation médiatique autour d'un possible désengagement américain. Toutefois, en mai 2026, lors d'une nouvelle réunion des ministres des Affaires étrangères de l'OTAN à Helsingborg, Marco Rubio confirme aux alliés qu'ils devront s'habituer à une présence militaire américaine réduite sur le continent. Rubio profite aussi de cette réunion pour évoquer la déception du président Trump envers certains alliés de l'OTAN, qui n'ont pas souhaité s'engager militairement aux côtés des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, tout en notant que des pays européens ont pris certaines initiatives, comme le préposionnement de navires de guerre près du détroit d'Ormuz dans le cadre d'une coalition menée par Londres et Paris. Une position et des spéculations qui oscillent en fonction des multiples contextes. Mais le Secrétaire d'Etat, dans les relations et discussions bilatérales, n'hésite pas à adopter d'autres positions. Avec l'Allemagne, notamment, que Washington juge comme le plus crédible de ses interlocuteurs sur le continent. Lors de la conférence de Munich (2026), Marco Rubio et Friedrich Merz s'accordent sur les questions autour du partage du fardeau. De même avec le Royaume-Uni, sur les questions continentales et en particulier le conflit en Ukraine. Lors de sa rencontre avec la ministre britannique des Affaires étrangères Yvette Cooper, Londres et Washington affichent leur unité pour une paix durable. Washington ne considère par l'Europe comme un tout, ni l'Alliance comme une fin, mais comme un moyen d'assurer sa stratégie internationale.
De son côté, le secrétaire général de l'Alliance Atlantique adopte une posture de séduction et de médiateur, entre les alliés, non sans une collusion particulière avec les intérêts de Washington. C'est sur l'émancipation de l'Europe en matière de défense, que Rutte s'est le plus frontalement opposé aux ambitions, notamment portées par la France depuis le discours de la Sorbonne de 2017. Devant la commission sécurité et défense du Parlement européen, le 26 janvier 2026, il a averti les pays membres :
Si quelqu'un pense encore que l'Union européenne peut se défendre sans les États-Unis, qu'il continue de rêver — l'Europe ne le peut pas, nous avons besoin les uns des autres.
Selon lui, une défense européenne pleinement autonome coûterait non pas 5 % mais 10 % du PIB, avec la nécessité de bâtir une capacité de dissuasion nucléaire propre. Il a répété l'avertissement quelques jours plus tard : « dans ce scénario, vous perdriez le garant ultime de notre liberté, à savoir le parapluie américain ». Sur le fond, cette diplomatie de séduction avait pour objectif d'obtenir des Européens qu'ils acceptent l'exigence américaine de porter leurs dépenses de défense à 5 % du PIB. Ainsi, Mark Rutte s'est évertué, à force de diplomatie, à faire accepter aux alliés des États-Unis un objectif jugé quelques mois plus tôt complètement fantaisiste, en le scindant en deux volets pour le rendre plus acceptable : au moins 3,5 % du PIB pour les dépenses militaires directes et jusqu'à 1,5 % pour des investissements de sécurité au sens large (infrastructures critiques, résilience, base industrielle), à l'horizon 2035. Le sommet s'est déroulé sans friction visible, resserré autour d'une seule session plénière pour éviter tout incident diplomatique, malgré le flou entretenu par Trump sur l'article 5. L'Espagne a toutefois refusé de s'aligner, Pedro Sánchez jugeant l'objectif déraisonnable et contre-productif pour l'État providence espagnol.
Finalement, depuis le printemps 2026, la stratégie semble fonctionner. L'Europe de la défense disparait peu à peu des discours, au profit du pilier européen de l'OTAN. Mark Rutte a théorisé cette évolution sous le nom d'« OTAN 3.0 », présentée comme une vision d'une Europe plus forte au sein d'une OTAN plus forte, où les Européens et le Canada assument une responsabilité croissante pour la défense conventionnelle du continent tandis que les États-Unis restent le pilier de la dissuasion nucléaire et de certaines capacités stratégiques. Cette nouvelle alliance s'est déjà matérialisée par des prises de commandement. En février 2026, le Royaume-Uni et l’Italie sont désormais à la tête, respectivement, du Commandement allié de forces interarmées de Norfolk et du Commandement allié de forces interarmées de Naples. L’Allemagne et la Pologne assument désormais, à tour de rôle, la direction du Commandement allié de forces interarmées de Brunssum. Néanmoins, ces concessions ne sont pas sans revers.Washington a accepté de transférer ces fonctions de commandement à ses tout en conservant la maîtrise des trois capacités stratégiques jugées les plus sensibles : les commandements terrestre (LANDCOM, Izmir), aérien (AIRCOM, Ramstein) et, en récupérant le commandement maritime interallié (MARCOM) auparavant confié aux Britanniques, désormais également naval. Les officiers américains à la tête de ces commandements cumulent en parallèle la responsabilité des forces américaines en Europe et en Afrique, ce qui leur confère des moyens nationaux dont ne disposent pas leurs homologues européens.
In fine, à la veille du très attendu sommet d'Ankara (7-8 juillet 2026), l'Europe de la défense s'est muée en une nouvelle OTAN, avec une redistribution des compétences et une nouvelle augmentation, acceptée par les alliés, des budgets de la défense.



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