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La coopération climatique entre l’Inde et le Japon : entre transition climatique et partenariat stratégique

  • Photo du rédacteur: cirmafrance
    cirmafrance
  • 9 juin
  • 8 min de lecture

Par Johan Fleury et Corentin Pépin


Le 7 août dernier, le Japon et l’Inde ont signé un protocole visant à mettre en place un mécanisme de crédit conjoint (MCC). Cet outil de réduction des gaz à effet de serre permet aussi de renforcer les relations stratégiques et économiques entre les deux pays et s’inscrit dans un contexte plus large de coopération au sein de la région Indopacifique. 


ASAO Keiichiro, ministre de l'Environnement du Japon, lors de son discours d'ouverture pendant le Forum économique Inde-Japon le 29 août 2025. 
ASAO Keiichiro, ministre de l'Environnement du Japon, lors de son discours d'ouverture pendant le Forum économique Inde-Japon le 29 août 2025. 

Le Japon poursuit à travers le MCC plusieurs objectifs, à savoir l’exportation de ses technologies vertes, le renforcement de son influence dans la région ainsi que la consolidation du partenariat stratégique avec l’Inde. Les entreprises japonaises peuvent acquérir des parts de marché en Inde et vendre leurs technologies de décarbonation. Dans le contexte d’une rivalité croissante entre Pékin et Tōkyō, le MCC peut contribuer au renforcement de la position japonaise dans une région où la Chine développe également des projets d’investissements et d'infrastructures.


L’Inde, de son côté, obtient des financements et des technologies avancées lui permettant de continuer son développement économique et d’améliorer son bilan climatique, sans pour autant ralentir sa croissance ni remettre en cause ses priorités de développement. 


Le MCC a pour objectif la diffusion de technologies et d’infrastructures de décarbonation par le biais des investissements d'entités japonaises permettant la réduction des émissions de gaz à effet de serre et le développement durable des pays partenaires. Ainsi, le MCC participe à la réalisation des contributions déterminées au niveau national prévues dans le cadre de l’Accord de Paris en 2015.


Le gouvernement japonais et les entreprises japonaises, en investissant et en soutenant financièrement les projets bas-carbone des pays partenaires, permettent de réduire les émissions du pays partenaire, qui sont ensuite mesurées et vérifiées. Les réductions d’émissions sont ensuite converties en crédits carbone qui sont répartis entre le Japon et le pays partenaire, contribuant à l’atteinte de leurs objectifs climatiques.


Le MCC s’inscrit dans un contexte plus large de coopération entre le Japon et l’Inde visant à sécuriser les chaînes d’approvisionnement nécessaires à la transition énergétique, notamment dans les secteurs des batteries, des énergies renouvelables et des technologies bas-carbone. Le Japon cherche notamment à réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine concernant les terres rares et certains minerais critiques. L’Inde apparaît ainsi comme un partenaire de plus en plus stratégique, les deux pays ayant développé les discussions sur les minerais critiques et les chaînes d’approvisionnement. Dans leur objectif de sécuriser les chaînes d’approvisionnement, Tokyo et New Delhi ont signé, en août 2025, un mémorandum de coopération dans le domaine des ressources minérales. 


Mécanisme du crédit conjoint (Source : Ministère des Affaires étrangères japonaises) 
Mécanisme du crédit conjoint (Source : Ministère des Affaires étrangères japonaises

La signature du MoC sur l’instauration du MCC entre le Japon et l’Inde prend place dans la coopération plus large entre les deux pays, notamment dans le domaine environnemental. Les relations bilatérales entre l’Inde et le Japon sont anciennes, depuis leur établissement en 1952. Elles sont désormais stables, profondes et couvrent l’ensemble du spectre de coopération.


La relation indo-japonaise revêt une importance particulière pour les deux pays, dont les intérêts convergent en ce qui concerne la contre l’expansion de l’influence chinoise dans l’Indopacifique et la protection de la liberté de navigation. Elle est d’autant plus importante pour l’Inde, que le Japon est le premier contributeur à l’aide au développement indien. Les relations indo-japonaises n’ont cessé de se renforcer et ont abouti, en septembre 2014, à la signature du « Partenariat stratégique spécial et mondial », qui organise l’ensemble de la coopération multidimensionnelle et approfondie entre les deux pays. Si le volet environnemental est absent de la déclaration, cela n’empêche pas les deux pays de développer leur coopération dans ce domaine. En 2018, l’Inde et le Japon ont signé un Protocole de coopération dans le domaine de la coopération environnementale, qui sert de base à celle-ci. Il a été renouvelé le 28 août 2025. C’est dans ce cadre que des réunions de haut niveau sur les questions climatiques et environnementales ont été organisées, ainsi que tous les autres accords conclus. Dans le domaine énergétique, l’Inde et le Japon ont signé le Partenariat Inde-Japon pour l’énergie propre, en mars 2022. L'objectif poursuivi est de coopérer pour mener une transition énergétique fidèle aux principes de développement propre et durable. Le 29 août 2025 lors du 15e sommet annuel Inde-Japon, est adopté le « India-Japan Joint Vision for the Next Decade », un document qui fixe une feuille de route du partenariat indo-japonais pour la décennie à venir, structuré autour de huits directions, dont l’environnement. Le MCC est explicitement nommé comme faisant partie de la stratégie écologique des deux pays. Il s’agit d’une continuité de la coopération pour favoriser les énergies propres et réduire les émissions et la pollution. La coopération indo-japonaise s’intègre trouve son ancrage dans la politique climatique internationale, promue par l’ONU. Le mécanisme s’appuie d’ailleurs nommément sur l’article 6.2 de l’Accord de Paris sur le climat, adopté en 2015 à la suite de la COP21, qui autorise les États signataires à comptabiliser une partie de la réduction des émissions d’un autre État dans leur propre bilan, si celles-ci sont issues de projets de réduction des émissions financés par ces pays. Il s’agit d’une approche internationalisée de la réduction des émissions, qu’applique le Japon via le MCC. Plus globalement, la coopération environnementale s’intègre à la lutte internationale contre le changement climatique promue par l’ONU, illustrée par l’Agenda 2030, un programme de développement durable commun à l’ensemble des pays du monde composé de 17 Objectifs de développement durable (ODD). Le mécanisme relève de l’ODD 13 « Prendre d’urgence des mesures pour lutter contre les changements climatiques et leurs répercussions », qui prévoit d’« Incorporer des mesures relatives aux changements climatiques dans les politiques, les stratégies et la planification nationales » et de « Mettre en œuvre l’engagement que les pays développés [...] ont pris de mobiliser ensemble auprès de multiples sources 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020 pour répondre aux besoins des pays en développement en ce qui concerne les mesures concrètes d’atténuation et la transparence de leur mise en œuvre [...] ». Le mécanisme est surtout lié à l’ODD 17 « Partenariats pour la réalisation des objectifs ». C’est exactement ce que le Japon fait avec le MCC : investir dans des États en développement pour leur permettre de réaliser leurs objectifs climatiques, tout en réalisant les siens. Le Japon mène une politique environnementale sur la scène internationale depuis plusieurs décennies, notamment au travers de son aide au développement (ODA), l’une des plus généreuses du monde. Dès 2012, le Japon a mené des consultations avec des pays partenaires pour l’implantation du projet, à l'époque nommé JCM/BOCM. La Mongolie est le premier pays hôte à signer un accord bilatéral pour la mise en place du MCC, le 8 janvier 2013, ce qui a lancé officiellement le mécanisme. Depuis, en juin 2026, le mécanisme s’est ouvert et renforcé, puisqu’il a intégré au total 32 pays, dont le Vietnam, l’Indonésie, le Chili, la Thaïlande et les Philippines. Au total, 273 projets ont été financés grâce au MCC, principalement dans les pays cités ci-dessus. Depuis 2013, le Japon organise chaque année une réunion de haut niveau entre les différents pays partenaires du MCC, en marge des réunions COP. L’objectif de ces réunions est de faire le point sur l’état d’avancement du MCC. La 11e réunion, en marge de la COP 30 au Brésil, est la première à laquelle l’Inde participe, le 19 novembre 2025. 


Concernant la Mongolie, cette dernière a signé avec le Japon un document bilatéral pour l’introduction du MCC le 8 janvier 2013. La Mongolie est en proie à plusieurs difficultés climatiques, la principale étant sa dépendance au charbon qui génère, en hiver, un épais nuage de particules fines sur la capitale, Oulan-Bator. La croissance économique de la Mongolie est davantage liée à l’industrie minière, générant des émissions importantes. La Mongolie a un besoin crucial de moderniser ses infrastructures énergétiques. Avec l’introduction du MCC, la Mongolie a pu compter sur le financement de projets de décarbonation et le déploiement de technologies japonaises. En 2017, le MCC a financé une centrale solaire de 10 MW à Darkhan développée par l’entreprise mongole Solar Power International LLC avec la société japonaise Sharp Energy Solutions, le projet vise une réduction d’environ 11 221 tonnes de CO2 par an. Le mécanisme a aussi permis la construction d’une centrale solaire de 16,4 MW dans la province de Töv, avec la participation de Sharp Energy Solutions Corporation, capable de réduire près de 18 438 tonnes de CO2 par an. Le mécanisme fonctionne et est encore en marche aujourd’hui avec des baisses d’émissions comptabilisées, néanmoins, la dépendance au charbon et la pollution aux particules fines restent encore un problème majeur. Le cas mongol démontre que le MCC peut être mis en marche durablement et aider à la réduction des émissions, cependant, le cas de l’Inde représente un défi d’une toute autre ampleur, avec une population et un mode de consommation bien plus importants. Les effets du MCC en Inde pourraient ainsi avoir un impact plus considérable sur le plan climatique et géopolitique. 


Le mécanisme sera donc répliqué en Inde. Il n’est pour l’instant pas opérationnel, puisque le Rule of Implementation (RoI), le cadre réglementaire opérationnel du protocole de coopération, n’a pas encore été signé. Néanmoins, le protocole avance vers sa mise en œuvre. Le 22 septembre 2025 a eu lieu la première réunion du Comité mixte du MCC entre l’Inde et le Japon, pour mettre en place les dispositions de l’accord, suivi de deux forums d’affaires public-privé pour mettre en lien les entreprises et les États, dans le cadre du MCC, les 23 et 26 septembre. Les négociations pour l’adoption du RoI sont encore en cours. 


Les conséquences du MCC doivent être bénéfiques pour les deux pays, ainsi que pour la baisse des émissions de gaz à l’échelle planétaire. Toutefois, plusieurs limites doivent être relevées. La première concerne la sincérité de la démarche japonaise. Ce mécanisme permet au Japon de compter dans son bilan la baisse d’émissions d’autres pays. Cela est contraire à l’esprit de la coopération internationale pour la lutte contre le changement climatique, qui veut que chaque pays prenne sa part dans les objectifs mondiaux de réduction des émissions. Cela confirme une critique récurrente adressée par les pays en voie de développement, très pollueurs, au pays développés qui promeuvent la lutte contre le changement climatique : ces derniers préféreraient déléguer la responsabilité de la lutte aux pays en développement, qui n’ont pas pu profiter des avantages de l’utilisation des énergies fossiles. Le Japon opère une marchandisation du maintien de ses émissions, un greenwashing à la japonaise. D’autres critiques s’élèvent concernant l’efficacité de ce mécanisme et les risques pour l’Inde. Le Council on Energy, Environment and Water (CEEW) souligne que la crédibilité des mécanismes de crédits carbone repose sur la qualité de la mesure des réductions des émissions de gaz à effet de serre ainsi que sur la transparence des procédures de vérification. Ainsi, une mauvaise évaluation des réductions pourrait fragiliser la crédibilité du système. De son côté, l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA) souligne plusieurs risques liés aux mécanismes du crédit carbone, notamment que le marché indien pourrait subir un excès de crédits carbone entraînant une baisse de leur valeur de marché qui rendrait les incitations inefficaces pour réduire effectivement les émissions de gaz à effet de serre. Les effets de ce partenariat devront être mesurés dans le temps, afin de déterminer si cela permet concrètement d’atteindre les objectifs environnementaux des deux pays, tout en permettant le développement de l’Inde.


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