La Corée du Sud et les routes de l’Arctique : un changement de paradigme pour le métier de gens de mer
- cirmafrance
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Par Jade Becquet et Han-Ul Chang
À l’occasion de la Journée internationale des gens de mer, célébrée sous l’égide de l’Organisation maritime internationale, les transformations liées à l’ouverture progressive des routes maritimes arctiques illustrent les profondes mutations auxquelles le monde maritime est aujourd’hui confronté. Sous l’effet combiné du changement climatique, des tensions géopolitiques et de la reconfiguration des échanges mondiaux, l’Arctique s’impose progressivement comme un nouvel espace stratégique de circulation maritime. La réduction accélérée de la banquise ouvre en effet des possibilités de navigation saisonnière à travers la route du Nord-Est (Northern Sea Route), le passage du Nord-Ouest canadien et, à plus long terme, une route transpolaire reliant directement l’Europe et l’Asie. Selon plusieurs études récentes publiées dans Nature Communications et Scientific Reports, ces corridors pourraient réduire considérablement les distances maritimes entre les grands ports asiatiques et européens, redessinant ainsi la géographie du commerce mondial et les équilibres de puissance maritimes.
Dans cette dynamique, la Corée du Sud entend jouer un rôle central dans la recomposition des routes maritimes du XXIe siècle. Le président Lee Jae-myung considère l’ouverture des routes arctiques comme un levier stratégique de développement économique à long terme mais également comme une opportunité de transformation de la puissance maritime sud-coréenne. Séoul souhaite notamment faire de Busan, déjà l’un des plus grands ports mondiaux, un hub polaire majeur capable de connecter les flux commerciaux entre l’Asie de l’Est et l’Europe via l’océan Arctique. Cette stratégie s’inscrit également dans une logique de revitalisation économique des villes maritimes sud-coréennes, notamment Busan et Ulsan, confrontées au ralentissement industriel et à un exode urbain. Le gouvernement sud-coréen envisage ainsi de renforcer le rôle stratégique de Busan à travers la relocalisation du ministère des Océans et de la Pêche ainsi que le développement de l’industrie navale spécialisée, en particulier la construction de navires brise-glace et de cargos adaptés aux environnements polaires. Selon les autorités sud-coréennes, le passage par l’Arctique pourrait réduire de près de 7 000 kilomètres certaines liaisons entre l’Asie et l’Europe, notamment entre Busan et Rotterdam, tout en permettant d’éviter certains points de vulnérabilité géostratégiques des routes traditionnelles comme le canal de Suez ou le détroit d’Ormuz.

Toutefois, derrière les perspectives économiques et stratégiques, l’ouverture des routes arctiques marque surtout un changement de paradigme pour les gens de mer eux-mêmes. Les marins deviennent les premiers acteurs d’une navigation de plus en plus complexe, technicisée et exposée aux effets du changement climatique. Les conditions de navigation dans l’Arctique demeurent particulièrement exigeantes : températures extrêmes, glaces dérivantes, givrage des équipements, brouillards fréquents, isolement psychologique et éloignement des infrastructures de secours rendent les opérations maritimes beaucoup plus risquées que sur les routes conventionnelles. À cela s’ajoutent des défis humains majeurs liés à la fatigue, à la charge mentale et aux capacités limitées de recherche et sauvetage dans des espaces encore faiblement équipés. Dans ce contexte, les marins naviguant dans les zones polaires doivent désormais développer des compétences nouvelles mêlant maîtrise technologique, navigation dans les glaces, gestion du risque climatique et résilience humaine. L’entrée en vigueur du Polar Code en 2017 sous l’égide de l’Organisation maritime internationale a ainsi profondément transformé les exigences de formation des équipages opérant en eaux polaires, imposant des standards renforcés en matière de sécurité, de survie en environnement extrême et de protection environnementale.
Les ambitions sud-coréennes se heurtent néanmoins à plusieurs limites structurelles. L’accès à la route du Nord-Est reste fortement dépendant du contexte géopolitique lié à la guerre en Ukraine et aux sanctions internationales visant la Russie, acteur incontournable du contrôle des infrastructures arctiques. Les armateurs sud-coréens demeurent prudents face aux incertitudes économiques entourant la rentabilité réelle de ces routes. Les coûts liés aux assurances, à l’escorte par des brise-glaces, aux renforcements techniques des navires ainsi qu’à la saisonnalité encore limitée de la navigation polaire pourraient augmenter les coûts d’exploitation de 5 à 30 % selon plusieurs études récentes. À cela s’ajoute une concurrence stratégique croissante avec la Chine, qui développe depuis plusieurs années sa « Route de la soie polaire » dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie, avec Shanghai comme principal hub logistique asiatique.
Enfin, l’ouverture des routes arctiques soulève d’importantes interrogations environnementales. L’Arctique demeure l’un des espaces les plus vulnérables au réchauffement climatique et à l’intensification des activités humaines. L’augmentation du trafic maritime fait craindre une hausse des émissions polluantes, des dépôts de black carbon accélérant la fonte des glaces, ainsi que des risques accrus de pollution accidentelle dans des zones où les capacités de dépollution restent extrêmement limitées. Dans ce contexte, la Journée internationale des gens de mer rappelle que les marins se trouvent aujourd’hui au coeur des grandes transformations contemporaines : mondialisation des échanges, transition climatique, tensions géopolitiques et mutations technologiques. L’Arctique devient ainsi non seulement une nouvelle frontière stratégique pour les États, mais aussi un laboratoire des mutations du métier de marin au XXIe siècle.
Références
- The Korea Herald, « Arctic routes could reshape South Korea’s maritime future », 27 mai 2025.
- Nature Communications (2025), « Arctic Sea Route access reshapes global shipping carbon emissions ».
- Scientific Reports (2024), « Potential benefits of climate change on navigation in the Northern Sea Route by 2050 ».
- Organisation maritime internationale – Polar Code
- Frédéric Lasserre, Passages et mers arctiques : géopolitique d’une région en mutation, Presses de l’Université du Québec



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